L ECOLE BUISSONNIÈRE
JACQUES, curieux. — Les plaisirs?
PIERRE. — Il y en a de fameux ; d'abord, celuici : [Il s'étend de nouveau sur l'herbe) pOUVoir Se FOUler
tout à son aise et dormir si l'on veut à tous ces jolis bruits de la campagne. Viens donc en tâter,
de mon sofa. [Jacques s'étend surCherbe à côté de Pierre.) Ou bien [pierre tire un livre de sa poche) lire Un livrC
qu'on a trouvé au grenier, à moitié rongé par les rats, mais rempli d'histoires merveilleuses.
JACQUES, vivement. Moutre-moi I Illit. « LcS
Quatre fils Aymon. » C'est beau?
PIERRE. — Je t'en réponds! Ça se passe au temps de Charlemagne, un beau temps où il n'y avait pas d'écoles.
JACQUES. — Mais si, mon père m'a dit que Charlemagne en a fondé.
PIERRE. — Peut-être, mais les fils Aymon n'y allaient pas, je t'assure. Ils étaient toujours à cheval, sur un cheval superbe, un cheval à quatre
places. [Il veut reprendre son livre.)
JACQUES. — Laisse-moi voir.
PIERRE. — Je te le prêterai une autre fois.
// le remet dans sa poche.) Le SOmme et IcS livrCS, c'cst
pour les jours de paresse; quand on est en train, on fait d'autres choses, [iiseiève.)
JACQUES, se levant aussi. QuclleS choseS?
PIERRE. — D'abord, il y a la pêche aux écrevisses, mais ça n'est pas merveilleux, ça; j'ai mieux. Je fais la chasse aux oiseaux.
JACQUES, étonné. — La chasse aux oiseaux ! Comment?
PIERRE. — Acoupsdepierre, donc. Je les chasse aussi bien avec ma fronde que mon grand frère avec son fusil, [iitireune fronde de sa poche.) Je t'apprendrai. (// ramasse une pierre qu'il met dans la fronde.)
Tiens, vois-tu, on fait comme ça.
JACQUES. — Non, non, je ne veux pas apprendre à tuer les oiseaux. Pauvres petits oiseaux î
PIERRE. — Quel cœur de poulet! Un garçon qui ne veut ni chasser ni faire l'école buissonnièrel Ce n'est pas Jacques qu'il faut l'appeler,
c'est Jacqueline. (Il lui fait un salut moqueur. )'Qon]0\\V,
mademoiselle Jacqueline.
JACQUES. — C'est pour te moquer de moi que tu m'as amené ici?
PIERRE. — Ne te fâche pas. J'aimerais à te voir plus garçon, c'est sûr; mais tout de même je t'aime comme tu es.
JACQUES. — Et la chasse et la pêche, c'est là tous ces plaisirs que tu faisais sonner si haut?
PIERRE. — Non, non, il y a encore autre chose. {Mystérieusement.) Il y a la maraudc, c'est ça qui est amusant! {Baissant la voix :) le clos du père Mathieu est facile à escalader ; ses cerises sont mûres, et si tu voulais...
JACQUES. — Oh! Pierre! voler!
PIERRE. — Voler ! par exemple ! On ne tou-
l'école buissonnière.
cherait pas à l'argent du père Mathieu, bien sûr, mais ses cerises...
JACQUES. — C'est la même chose, puisque avec ses cerises il fait l'argent dont il vit.
PIERRE. — Tu es bêle, Jacques, tu ne comprends rien à rien.
JACQUES. — Je comprends que je ne veux pas marauder. J'ai des cerises dans mon sac, et plus qu'il n'en faut pour nous deux, [ii outre son
sac et en tire une poignée de cerises qu'il donne à Pierre.) Tien S,
tu m'en diras des nouvelles.
PIERRE, mangeant les cerises. EllcS ne SOUt paS
mauvaises, non ! mais celles qu'on mange sur l'arbre... tremblant de voir accourir le garde champêtre, elles ont un goût, un goût!...
JACQUES. — Moi je ne trouve bon goût qu'à ce qu'on peut manger sans crainte.
PIERRE. — Parce que tu es un poltron, voilà tout. Mais tout de même tes cerises m'ont mis en appétit, si nous déjeunions?
JACQUES. Comme tu voudras. (.Tous deux étaient leurs provisions sur r herbe.)
PIERRE. — Peste! tu n'es pas dégoûté! des petits pains, du chocolat! Sans compter les cerises que je viens d'expédier. Moi, j'ai du pain bis et une pomme pour tout potage ; mais qu'estce que ça fait? Entre camarades, n'est-ce pas, tout doit être en commun.
JACQUES. — C'est sûr. Prends, prends.
PIERRE, croquant le chocolat. C'est qu'il est à la
vanille. Mon garçon, on te gâte.
JACQUES. — Je sais bien. {Tristement.) Et quand je pense que je manque l'école...
PIERRE. — Est-ce que tu vas recommencer?
JACQUES, effrayé. — Un hommc là-bas. Voistu?
PIERRE, regardant du côté que Jacques lui indique. —
Ce n'est personne du village. N'aie pas peur, il ne nous connaît pas.
JACQUES. — Il a une besace. C'est un mendiant, je pense.
PIERRE. — Comme il nous regarde. Notre déjeuner lui fait envie, sans doute.
JACQUES. — Appelons-le, je veux lui donner quelque chose.
PIERRE. — - Crois-tu par hasard que je vais te laisser être bon tout seul et donner ton pain blanc pour ménager mon pain bis?
[H fait signe au mendiant d'approcher.)