SCÈNE II
Les Mêmes, MONSIEUR BARBARE!
MONSIEUR BARBARET, gaiement. — Eh bien! ma
chanson a de l'écho ici. Bonjour, mes jeunes amis; je devine que vous êtes les enfants de M. de Larcy?
ANNA. — Oui, monsieur, et voilà notre cousin Robert.
TOTO, bas à Frédéric. — Il connaît papa; c'est peut-être tout de même le précepteur?
ROBERT, de même. — Nigaud, quaud OU te dit qu'un précepteur ne chante pas.
ANNA. — Vous allez chez notre papa, monsieur?
MONSIEUR BARBARET. — Oui, mademoiselle.
Il m'a invité à venir demeurer chez lui.
ROBERT. — Longtemps?
MONSIEUR BARBARET. — Toutc l'année.
TOUS.- — Quel bonheur i
LE PRÉCEPTEUR
MONSIEUR BARBARET. — Tiens, poiirquoi ?
FRÉDÉRIC. — Parce que vous nous plaisez. Vous êtes gai.
MONSIEUR BARBARET. — En effet, je suis assez gai. Quand on a bien travaillé, s'entend.
FRÉDÉRIC, à part. — Aïe! il gàtc £?. joHe chanson.
MONSIEUR BARBARET. Jc CFOis que UOUS UOUS
entendrons à merveille. [A Toto.) — N'est-ce pas, mon petit ami?
TOTO. — Oh ! oui, monsieur. Je vois bien à présent que vous n'êtes pas le précepteur.
MONSIEUR BARBARET. — Comment?
ROBERT. — Nous attendons un précepteur.
Je disais bien que ce n'était pas vous; mais ce pauvre Toto avait toujours peur.
TOTO. — Plus maintenant.
MONSIEUR BARBARET, à Robert en souriant. Et
pourquoi ctes-vous si sûr que ce ne soit pas moi?
ROBERT. — Parce que les précepteurs ne sont pas comme vous. Ceux que j'ai vus ne vous ressemblaient guère, allez.
MONSIEUR BARBARET. — Il V en a *:3ut-être de plusieurs espèces.
ROBERT. — Non, ils sont tous ennuyeux.
ANNA. — Aussi je vous assure que nous détestons bien le iiôtre.
MONSIEUR BARBARET. — Commc ça, d'avaucc? sans l'avoir vu?
EUGÈNE. — Ce n'est pas nécessaire. D'ailleurs, il s'appelle Barbaret.
MONSIEUR BARBARET. — Vous m'en direz tant...
ANNA. — Quand on a un nom pareil...
MONSIEUR BARBARET, souriant. — • On doit être
détesté, sinon détestable. Je comprends.
FRÉDÉRIC. — N'est-ce pas? Nous voulons nous débarrasser de lui.
MONSIEUR BARBARET. — Vraiment! et de quelle manière? Vous ne comptez pourtant pas le tuer?
TOUS, riant. — Le tucr ! ah ! ah ! ah !
ROBERT. — Nous ne le tuerons pas, mais nous l'obligerons à s'en aller.
TOTO. — Loin, loin, loin.
MONSIEUR BARBARET. — Je serais curieux de savoir comment vous vous y prendrez?
ANNA. — 11 ne faudra pas le dire à papa. Nous avons formé une coalition contre lui; une quadruple alliance.
MONSIEUR BARBARET. — Oh ! oh ! rien que cela !
TOTo. — On ne veut pas que je compte, mais je veux, moi.
FRÉDÉRIC. — Nous nous arrangerons pour lui être tout ce qu'il y a de plus désagréables.
EUGÈNE. — Papa a dit que ce monsieur nous ferait probablement passer un examen; il n'ob-
LE PRÉCEPTEUR. 11
tiendra de nous que des réponses sans queue ni tête.
FRÉDÉRIC. — Il y a dans une comédie un berger qui dit toujours à ce qu'on lui demande : « Bée, bée » ; je répondrai de même : « Monsieur, combien font deux et deux? — Bée ! — Monsieur, qu'est-ce que le substantif? — Bée 1 — Monsieur, quelle est la forme de la terre? — Bée ! » Il sera furieux.
ROBERT. — Moi, je ne trouve pas amusant de dire bée ; je parlerai, mais je dirai force bêtises.
MONSIEUR BARBARET. — Ce ue VOUS scra peutêtre pas difficile.
ROBERT, piqué. — Mais au contraire, monsieur, j'ai beaucoup d'esprit, (m. Barbaret sourit.) Vous ne le croyez pas?
MONSIEUR BARBARET, moqueur. Comment
donc? puisque c'est vous qui l'affirmez. J'aurais trop mauvaise grâce d'en douter. [Les enfanta Heni,
Robert prend une mine confuse. A Anna.) Et VOUS, mademoiselle, qui paraissez si gentille, comment vous y prendrez-vous pour impatienter M. Barbaret?
ANNA. — Comme Robert; je ne dirai que des absurdités; s'il m'interroge sur l'histoire et la géographie, je mêlerai les Grecs avec les Chinois, la Russie avec le Pérou.
TOTo. — Moi, je dirai B pour A; jeveux compter.
EUGÈNE. — Moi, je réciterai mes fables tout
sur le même ton ; et sans points, sans virgules ; comme ceci :
(// récite d'une voix monotone et sans arrêt.)
La cigale ayant chanté
Tout l'été Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue Elle...
MONSIEUR BARBARET, l'airêtant. AsseZ, aSSeZ !
VOUS allez vous époumoner.
EUGÈNE. — N'est-ce pas que c'est laid?
MONSIEUR BARBARET. — Fort laid, mais sauriezvous dire autrement?
EUGÈNE, vivement. — Je crois bien. Papa n'entend pas qu'on récite comme des mécaniques.
Ecoutez un peu. {It récite avec mesure.)
La cigale, ayant chanté
Tout l'été.
Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue.
MONSIEUR BARBARET. C'cst micUX.
TOTO, sortant son livre de la poche de son tablier. Moi
aussi, je sais bien dire; voyez monsieur : A. B. C. D... oi j'épelle déjà b aba, b o bo, b u bu.
EUGÈNE. — Vous nous garderez bien le secret, n'est-ce pas ?
FRÉDÉRIC. — Il faut que M. Barbaret nous croie absolument stupides.
LE PRÉCEPTEUR. 13
EUGÈNE. — Qu'il nous prenne pour de vrais ânes.
TOTO. — Moi aussi, je veux compter pour un àne : hi han ! hi han !