QU EX FERAI-JE
elle, et elle nous embrassait, elle nous appelait des anges du ciel, des enfants du bon Dieu!... On devrait faire plus souvent du bien, puisque
ça rend si joyeux. {Il regarde ses cent sous.) Oui, OU
devrait...
Louison aime les bonbons et elle s'est privée pour le petit malade ; et moi. . . depuis une heure je tourne et retourne mes cent sous sans savoir à quoi je les dépenserai... Ohl je le sais, maintenant, je le sais!... Mais il a fallu l'exemple de Louison, comme, à propos des lunettes, il m'avait fallu le conseil d'Anna... Je n'ai pourtant pas un mauvais cœur, pourquoi donc n'ai-je pas 'out de suite l'idée de donner?...
Louison regarde les découpures, il lui en offre, elle le mérite bien... Le voilà qui en met une dans une enveloppe. Il écrit une adresse. Tous deux rient en regardant ijia fenêtre. Pourquoi ?. . . Ah ! ils se disent adieu ; Louison s'en va en emportant cette enveloppe, est-ce que?... la voilà dans la rue... elle rentre dans notre maison. . . Je ne sais pas, mais j'ai comme une idée. . .
{// va à la porte qu'il entr'ouvre.) J'cuteuds SOU piétinement d'alouette dans l'escalier... elle monte...
vient-elle ici? (« sort à demi et parle à la cantonade:. Comment, Louison, c'est pour moi?... elle se sauve
en riant comme une folle. (Il rentre tenant l'enveloppe.
C'est bien pour moi, mon nom est dessus : « A Monsieur .Maurice Termin. » {ii ouvre lepu et en tire
une découpure.) Est-ce assez joli? une couronne de lierre ; au milieu deux petits personnages qui se serrent la main, et au-dessus: « Bonne année! » en lettres à jour. Comme il est adroit, ce petit Jean ! et qu'il est bon de m'envoyer cela, à moi qui n'ai jamais rien fait pour lui ! [ii reste songeur.)
Louison pensait au petit malade, le petit malade pensait à moi, et moi je ne pensais à personne... C'est honteux, ça!
Mais, mais, je ne puis pas donner de l'argent à Jean, ça aurait l'air de lui faire l'aumône... je lui achèterai quelque chose. Quoi? peut-être une belle plante toute fleurie qui réjouirait ses yeux?... ou bien un oiseau chanteur qui lui tiendrait compagnie quand sa mère s'en va?... ou des livres? des livres qui durent longtemps et qu'on aime relire quand on ne peut pas bouger... ou encore un jeu de patience?
Je vais consulter maman, elle saura mieux que moi ce qui peut lui faire le plus de plaisir.
Mes cent sous, réjouissez-vous ! vous allez être employés à faire du bien à Jean. Ce sera plus honorable pour vous que de n'en faire qu'à moi.
Je voulais un plaisir qui ne passe pas vite, j'ai trouvé, je me rappellerai les étrennes que j'aurai données au petit Jean et ce souvenir me réjouira le cœur toute ma vie.
{La toile tombe.)
PERSONNAGE
GASTON, treize ans.
Un petit salon, porte vitrée à droite.
GASTON, à la cantonade. — On ne veut pas me reconnaître pour roi, je ne serai pas sujet.
{Il entre en scène brusquement.) J'avais la fcve, Un autre
reçoit la couronne, c'est odieux! (Usepomene avec agitation.) Faut-il que Ics gcus soicut injustes ! Parce qu'il y a longtemps, longtemps, l'autre année, enfin, quand j'étais encore un enfant, j'ai en certaines occasions. . . cherché des excuses qui n'étaient pas tout à fait... vraies, on né veut plus me croire... Deux ou trois pauvres petits mensonges, la belle affaire î On devrait bien savoir pourtant que je suis corrigé et qu'à présent je dis toujours la vérité... presque toujours. J'ai un guignon comme personne. Je rêv( cette nuit que je suis roi de la fève, et m'éveillan\ je me dis : « Tiens, ça m'amuserait, je ne l'ai jamais été. » On tirait les rois ce soir, chez mon oncle, je pensai que mon rêve pourrait bien se
réaliser et je me mis à compter sur mes doigts les privilèges de cette royauté. Le plus gentil c'est de choisir sa reine ; ma petite cousine Alice ne serait pas fâchée de partager un trône, et quelle jolie petite reine, amusante et gaie ! et comme nous ririons et ferions rire nos sujets !
J'improvisais mon discours du trône, je pensais à répandre la félicité sur mon peuple. Il le méritait bien, vraiment! Des sujets qui traitent leur souverain légitime d'imposteur ! Si je savais un moyen de me venger d'eux!...
Le soir arrive : on dîne (j'étais à côté d'Alice), et voici le gâteau. On Iç divise et on le passe à la ronde : recueillement général, chacun est attentif à son morceau. Tout à coup, je sens sous la dent un petit quelque chose qui résiste. Bien sûr, j'étais le favori de la fortune ! Je m'écrie : « J'ai la fève ! » et je veux la montrer. Elle me glisse des doigts ; où va-t-elle ? On cherche , on s'émeut, tout le monde s'en mêle. Envolée, disparue ! On se regarde : « Gaston veut nous en faire accroire, » dit quelqu'un. Je m'indigne, je proteste : « Eh ! mon cher ami, répond mon oncle, la vérité ne parle pas toujours par ta bouche. — C'est bien connu, » ajoutent mes cousins ; et les voilà qui se mettent à rappeler mes vieux mensonges. C'est à qui en racontera le plus. Tout le monde s'entend pour m'accabler, même Alice, cette Alice que... Je me
fâche tout rouge, je frappe du pied, j'affirme que je dis vrai.
La vérité n'a pas cet air d'emportement,
fait la gouvernante d'Alice, qui cite Boileau. < Montre-nous ta fève, dit mon oncle avec calme, 't l'on te croira. Avec les gens sujets à caution, il faut des preuves. »
Des preuves! quel affront. Après tant de vérités que j'ai dites pendant tous ces derniers temps ! L'autre semaine encore, j'avais cassé une vitre, personne ne m'avait vu, personne, et i ai été m'accuser moi-même pour qu'on ne soup- I onnât pas quelque innocent. C'était beau, d'autant plus qu'il m'a fallu la payer de mon argent, celte maudite vitre. Et c'est un garçon capable d'un trait pareil qu'on refuse de croire quand il affirme quelque chose. C'est trop fort!...
« Mais enfin, mon oncle, personne n'a la fève; il me semble. — C'est juste. — Quelqu'un l'aura avalée sans y prendre garde, dit Alice. — Oui, oui, bien sûr. — Ce sera Jules, il prend de si grosses bouchées, il a un si grand gosier! Précisément, tout à l'heure, il s'est étranglé. — C'est lui ! c'est lui ! » Et sans lui donner le temps de se reconnaître, on le proclame roi, et moi, moi que le sort avait désigné, je passe pour avoir voulu monter indûment au rang suprême !
(On entend crier à la cantonade: « Vive le Roi ! ») Oui, Oui,
acclamez-le, votre Jules ! (// montre le poing à la porte.)
Usurpateur, va !
Mais qu'est-ce que ma fève peut être devenue? car enfin, je l'avais, j'en suis bien certain, jelatenaisentrelepouceetl'index, quand... Une fève n'est pas une épingle, elle n'a pu se cacher dans une fente du parquet. Il faut que quelqu'un, un jaloux, un envieux l'ait escamotée. C'est cela, plus de doute, un des officieux qui m'aidaient à chercher m'aura volé ma fève et mon honneur en même temps. Si jamais je découvre le traître, il me le payera, je le lui promets. Je pourrais lui pardonner la perte de ma couronne, mais non l'affront qu'il m'a valu.
Oui, que je le découvre ! . . . (Bruit joyeux à la cantonade.) Ils ont l'air de s'amuser là-bas. [Il va regarder par
la porte vitrée.) Un bcau roi que ce Jules avec ses grosses joues! Il est d'une majesté, d'une distinction ! La couronne de papier doré lui donne l'air du roi de carreau. Ce n'est pas lui qui prononcera un discours du trône, où le prendrait-il? Ce n'est pas lui qui fera rire son monde. Oh ! vous serez bien gouvernés, vous avez raison de tant crier : Vive le roi!
Qu'est-ce donc qu'on lui dit qu'il devient rouge comme un coq? Je devine ; il est question de choisir la reine. Voyons un peu le goût de ce grand monarque? Parfait, parfait, il prend la gouvernante. Le rusé compère! gageons quo
c'est pour qu'elle l'aide à faire ses devoirs de collège. En voilà une de reine ! Elle voudra faire faire des thèmes à tout le monde. Jamais ils n'oseront criefr : « La reine boit ! » Alice a l'air vexé, c'est bien fait pour elle; elle devrait savoir que les frères ne sont jamais galants pour leurs sœurs, tandis que les cousins... oui, oui, c'est bien fait, ça lui apprendra à se liguer avec mes ennemis.
Des preuves... des preuves. Si, après celte injure, je prenais la résolution de ne plus jamais dire la vérité, ce serait leur faute; si je devenais un menteur célèbre, ils pourraient bien se dire : (( C'est notre injustice qui l'y a poussé. » C'est l'injustice des Romains qui a fait un traître de Coriolan. Mais il n'y a pas de danger que je... non, je me rappelle trop bien ce qui m'arrivait dans le temps où j'étais... ce qu'on croit que je suis encore. Quand j'avais imaginé quelqu'une de ces excuses... peu vraies, je n'étais pas content, oh! mais pas content du tout. Cette petite voix, qui vous parle en dedans et qui gronde toujours quand on a fait quelque action qui ne lui plaît pas, m'en disait-elle alors des choses désagréables! C'est même pour éviter ses réprimandes, bien plutôt que les punitions, que je me suis corrigé. Si je recommençais à... (je n'aime pas d ire le mot) , elle recommencerait aussi à gronder, et j'aime bien mieux qu'elle se taise; c'est-à-dire.
nonj'aimequ'elle parle, mais pourm'approuver, pour m'encourager, comme elle a fait le jour de la vitre cassée. Elle était bien contente et moi Uissi. Nous étions bons amis, très bons amis. Je veux tâcher que ça dure, c'est trop désagréable d'être brouillé avec elle. Je suis bien décidé à dire toujours le yr«2,tant pis pour ceux
qui ne me croiront pas. (// regarde de nouveau par la
porte vitrée.) Qu'est-cc qu'il y a donc? On se lève, on s'agite, tout le monde parle à la fois. Alice tient au bout des doigts quelque chose qu'elle montre. Elle touche la pochette de son tablier... Serait-ce?... oui, oui, ce doit être... c'est ma fève. Mais, voyez donc ces petits fripons de tabliers ! c'est joli, c'est garni de dentelle et de rubans; ça a l'air innocent, et c'est d'une perfidie!... Eh bien! ils ont la preuve, maintenant; c'est heureux!... Jules ôte sa couronne; pas l'air content du tout, le gros Jules. La reine ne se presse pas d'enlever son diadème; s'imaginerait-elle que je vais le lui laisser? Alice le mériterait, mais mademoiselle la gouvernante a cité Boileau contre moi :
La vérité n'a pas cet air d'emportement,
et j'ai de la rancune. C'est-à-dire... j'en ai et je n'en ai pas, car je veux faire Alice reine tout de même.
Ils s'arrangent en députation, ils vont vcuii'
faire amende honorable à ma majesté. Prenons une attitude digne et offensée... Non, soyons bon prince et pardonnons-leur. Amnistie générale, c'est la bonne manière d'inaugurer son règne. Après tout, avaient-ils tort de se défier un peu? c'était si étrange, cette fève introuva ble?... Et puis, ils ne peuvent pas savoir si je suis absolument corrigé, si, à l'occasion, je ne retomberais pas dans mon vieux défaut. Moi, j'en suis bien sûr. C'est étonnant comme on regagne vite sa propre confiance; mais, une fois qu'on a perdu celle des autres, il faut du temps pour la retrouver, et il faut savoir accepter les humiliations... parce que... C'est curieux comme la perspective de monter sur le trône me rend raisonnable et débonnaire...
Les voici... allons régner; que la fausseté soit bannie de nos États, et que la vérité soit notre guide. Si je l'aimais déjà comme simple écolier, souverain, je veux la vénérer : « Si la bonne foi était bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur des rois. » C'est le roi Jean le Bon qui parlait ainsi, c'est le roi Gaston qui le répète. C'est par cette phrase célèbre que je commencerai mon discours du trône.
[La porte s'ouvre, les convives paraissent en et tant : « Vive le liui! »)
{La toile tombe.)
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