‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 95 sur 109 · MAURICE · texte numérisé non relu

MAURICE

Une chambre d'enfant.

MAURICE. — Quel bonheur! un écu à moi! bien à moi ! tout à moi ! Jamais je n'ai été si riche ! jamais mon parrain n'a été si généreux. C'est que jamais aussi je ne lui ai fait pour ses étrennes une aussi belle lettre, si bien écrite, si propre. Il n'y a eu qu'un tout petit, tout petit pâté que maman a gratté très bien, en sorte que ça ne se voit presque pas. Moi je distingue toujours quelque chose parce que je connais la place, mais mon parrain n'y a rien vu, quoiqu'il eût mis ses lunettes. Il m'a tiré l'oreille, preuve qu'il était très content... Cinq francs ! Je n'avais jamais eu à la fois plus de quarante sous. Cinq francs, c'est une fortune, {ii chante.)

Cent sous, Cent sous, Pour faire nos fantaisies, Cent sous, Cent sous, Que nous achèterons-nous ?

tO THÉÂTRE A LA MAISON.

Je ne crois pas qu'il y ait dans le monde un second cent sous aussi brillant; et il est à moi! Certainement il est le plus beau des cinq francs.

Qu'en ferai-je?Je ne veux pas dépenser étourdiment mon trésor pour avoir ensuite du regret ; je veux bien réfléchir et avoir du plaisir pour mon argent. Qu'en ferai-je? {ii réfléchit.) Je désire tant, tant de choses !... D'abord, je voudrais un vélocipède... c'est si joli! on va comme le vent... le malheur, c'est qu'on nepeutpas en avoir un pour cent sous, même quand ces cent sous sont beaux comme les miens, {ii soupire.) C'est dommage î

J'aimerais presque autant un bateau, un vrai bateau dans lequel je pourrais me promener sur le lac; un bateau vert avec une bordure rouge et son nom écrit en or; un nom léger comme : le Zéphyr, la Flèche^ V Hirondelle. Je crois que je me déciderais pour le Zéphyr \ c'est très joli, et puis comme ça, quelque temps qu'il fasse, on a toujours le bon vent avec soi... seulement je crois que les bateaux sont encore plus chers que les vélocipèdes. C'est ridicule, car enfin, ce sont surtout les enfants qui aimeraient à en avoir, et les enfants n'ont pas de grosses bourses.

Quand ils ont tout à fait contenté leurs parrains, ils reçoivent au plus, au plus.. . cinq francs. Les fabricants de bateaux devraient se dire cela et s'arranger à les donner pour cent sous.

Bah! je suis sûr que mon oncle me prendra

qu'en FERAI-JE? 2t

quelquefois avec lui quand il ira sur le lac : et quant au vélocipède, on peut s'en passer quand on a de bonnes jambes comme les miennes.

Quelqu'un qui voudrait bien, je gage, en avoir de pareilles, c'est le petit garçon d'en face.

(Il s'approche de la fenêtre.) PaUVre petit JcaU, pcrcluS,

à son âge ! et on dit qu'il ne guérira jamais. Je ne comprends pas que le bon Dieu permette qu'un malheur comme celui-là arrive à des enfants. Que les vieux messieurs et les vieilles dames qui ne marchent déjà presque plus deviennent paralytiques, ça ne fait pas grand 'chose; mais nous qui savons si bien nous servir de nos pieds, c'est terrible... Je le plains!

Voilà sa mère qui le roule dans son fauteuil près de la fenêtre.

Elle met sa petite table devant lui avec des ciseaux et du papier pour qu'il s'amuse à faire des découpures. C'est un plaisir qui ne m'irait guère; mais il n'a pas le choix, lui. Sa mère est trop pauvre pour lui donner des jouets, et il n'a pas un parrain qui...

Je pourrais aller me régaler chez le pâtissier du coin et croquer pendant huitjours du nougat à mon appétit. C'est très bon lenougat ; mais une fois mangé, le plaisir est fini, à moins qu'on ait été par trop glouton; alors... on a le souvenir sous forme de mal de cœur. Fi!... non, c'est trop vilain la gourmandise ; mes beaux cent sous ne

seront pas employés à nourrir un défaut, ils méritent un autre sort. Qu'en ferai-je?

Acheter des livres... Voilà qui dure quand on est soigneux, mais j'en ai déjà beaucoup et on m'en donne souvent. Voyons autre chose.

Dans quelles mains vas-tu passer, ma belle pièce chérie? Tu es si propre, si brillante, je n'aimerais pas à te savoir dans des mains sales, dans de vilaines poches... Si je la gardais? si je ne la dépensais pas? si je la mettais dans ma tirelire? Il n'y a rien encore, elle y serait toute seule, bien à l'aise... et puis, pour qu'elle ne s'ennuyât pas, chaque fois que j'aurais une pièce de dix sous ou d'un franc, je la lui donnerais pour compagnie, et, au bout de l'année, au lieu de n'avoir qu'une pièce de cinq francs, j'en aurais. . . oh ! j 'en aurais. . . au moins. . . comptons. . . au moins quatre ou cinq ; et si à la nouvelle année mon parrain m'en donnait encore une?... Je n'ose pas espérer qu'il soit si généreux deux ans de suite; mais enfin, s'il l'était, ça ferait... une somme fabuleuse et alors je pourrais acheter tant que je voudrais des bateaux et même des navires. Mais pour ça, il faudrait ne rien dépenser de toute l'année, ne pas s'acheter seulement un sucre d'orge, ne pas donner un sou à un pauvre. C'est impossible. Et puis maman, qui veut bien qu'on soit économe, n'aime pas qu'on soit avare; elle n'a pas été déjà trop satisfaite quand ma

ou EN FERAI-JE : 23

grand'tante m'a fait cadeau de cette tirelire.

(// laisse tomber son écu qui roule à travers la chambre.) \ OVCZ-

vousça! comme il est intelligent! ne semble-t-il pas qu'il veut me dire : « Les pièces de cinq francs sont faites pour rouler. » Oui, oui, mon ami, tu rouleras, n'aie pas peur que je t'enferme dans une prison, {lise promène en »e frottant le front.)

Mon petit voisin est tout seul maintenant; sa mère est allée en journée comme d'habitude... Quel enfant raisonnable! il n'est pas triste, il découpe son papier en souriant; il a l'air heureux; on ne se douterait jamais qu'il ne peut se lever de ce fauteuil. A sa place je ne ferais que pleurer et crier ; il faudrait me donner tous les jouets, tous les livres, tous les bonbons de la ville pour que je prisse mon parti de ne jamais courir, et encore... Oui, il y a des enfants bien

sages... (Il rêve un instant.)

Avec tout cela je ne sais toujours pas ce que

je ferai de mon argent? {ll se promène encore de long en large dans la chambre et s'arrête en se frotteg^ Coreille.) J'ai

trouvé ! nos cousines vont ce soir k lÙraôan le Têtu, je demanderai à maman la permission de les accompagner. Quand j'aurai payé ma place, il me restera encore de quoi acheter des oranges et des pastilles à la menthe pour en offrir n mes petites cousines. J'étais stupide de ne pas penser à cela tout de suite. Voilà qui est décidé.

{Il saute de joie et se trouve en face de la fenêtre par laquelle il peut apercevoir son petit voisin.)

Jean a posé ses ciseaux, il regarde de mon côté. Pourvu qu'il ne m'ait pas vu sauter, ça lui aurait fait de la peine ; je vais m'asseoir un moment près de la fenêtre et comme lui je resterai tranquille, {ii s'assied.) Tiens! il me salue, on dirait qu'il me souhaite la bonne année. Mon pauvre petit ami, moi aussi je te la souhaite bonne : je voudrais que le bon Dieu te guérît et que tu pusses courir comme moi. Si je pouvais te prêter mes jambes, je te les prêterais de bon cœur... pas pour toujours, non, mais quelquefois; tu pourrais les avoir pendant que je suis à l'école ; mais par exemple tu ne les aurais pas ce soir, il me les faut pour aller au spectacle.

Tiens ! Jean a une visite. C'est Louison, la petite fille de notre portier. Elle pose sur la table un cornet de bonbons, doré, avec des rubans verts; c'est celui que maman lui a donné ce matin, je le reconnais.

Il a l'air bien content, le pauvre Jean; mais Louison est plus contente encore. On est toujours très content quand on fait plaisir aux autres... Je me rappelle quand nous nous étions «otisés, ma cousine Anna et moi, pour acheter des lunettes à la vieille Marion, qui avait perdu les siennes, étions-nous heureux de la voir heureuse!... a Je pourrai donc encore lire! » disait-

LOUISON POSE .sru LA TABLE UN CORXET DE BO.NBONs. >

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