A MA PATRIE
Albe ! mon seul pays et mon premier amour !
Corneille, H or ace s , acte f , scène i.
France! c'est du fond de son exil, de sa retraite, de sa prison même, qu'un de tes enfants te salue.
Je te dédie ce recueil, fruit des travaux qui tour à tour ont fait les délices et la consolation de ma vie. Au temps de mon bonheur, ils l'ont accru quelquefois ; aux jours de mon infortune , ils m'empêchent souvent de la sentir.
Cette infortune cependant n'est pas lé-
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gère. Dépouillé de mes emplois et de mes honneurs; frappé non seulement en moi, mais dans ma famille, mais dans ce qui m'est plus cher que moi ; chassé de ma patrie naturelle, poursuivi dans ma patrie adoptive ; repoussé de tous les pays , excepté de ceux où la captivité m'attend, je n'ai pas une pierre pour reposer ma tête! L'hospitalité que les nations offrent au malheur , le refuge qu'elles accordent même au crime, m'est refusé ; proscrit en France, je le suis dans le monde entier!
Et pourquoi ?
Partagé entre mes goûts et mes devoirs, entre les arts et l'amitié, entre l'amour de ma famille et celui de mon pays, pendant cinquante ans, je n'ai pas fait une action, je n'ai pas eu une pensée qui ne soit d'un honnête homme et d'un bon citoyen.
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Cependant, ô France! les troubles qui trop souvent ont agité ton sein, les désastres qui plus d'une fois ont menacé la fortune publique, bouleversent, pour la seconde fois, toute mon existence!
Mais est-ce dans ma ruine qu'est mon malheur? il est dans la cause que l'opinion trompée peut lui donner; il consiste en ce qu'elle peut paraître d'autant plus méritée qu'elle est plus grande. En effet, le commun des hommes n'est-il pas plus porté à douter de l'innocence du persécuté que de la justice des persécuteurs, et à calomnier les faibles qu'à condamner les puissants?
Déplorables conséquences des révolutions au milieu desquelles s'est écoulée ma vie ! Dans ces temps de convulsions , toutes les bases sur lesquelles se fondent les jugements des hommes sont ébranlées; bien
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que ce qui est vertu ne cesse pas d'être réputé vertu, les actes qui en émanent sont souvent réputés crimes ; ce n'est plus d'après les règles de la morale que ces actes sont jugés, mais d'après les intérêts de la politique, d'après les intérêts privés qu'ils servent ou qu'ils blessent , d'après les circonstances où l'on prononce, d'après la situation momentanée de la faction ou de l'homme auquel les actes se rattachent.
Ainsi, les actes de la reconnaissance et de la fidélité peuvent, du jour au lendemain , être punis comme crimes , au gré de la fortune, dont le caprice peut, tour à tour, changer en révolte, pour chacun, l'attachement au devoir même , suivant le côté vers lequel son souffle fait passer la puissance, flottante entre tant d'ambitions.
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Alors le citoyen qui a voulu faire le bien de la patrie autrement qu'il s'est opéré est dénoncé comme ayant conspiré la perte de la patrie; alors son accusation est dans les bouches mêmes qui la veille lui prodiguaient des encouragements; alors, loin de le protéger, les représentants des peuples, s' empressant de légitimer les fureurs d'un parti, et d'en faire le crime d'une nation, renouvellent les horreurs de ces jours où, dans le temple même de la loi , la parole était un glaive, et la tribune un échafaud. Mais encore , dans ces jours affreux , la proscription n'atteignait pas le proscrit hors de la France. Exilé de son pays par des troubles civils, un refuge lui était assuré chez les nations civilisées, où l'appelait cette compassion mêlée d'estime que les bons cœurs offrent si volontiers à de pareils
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malheurs, et que les hommes justes leur accordent.
Les torts d'un semblable fugitif, s'il en a, sont-ils autres, en effet, que les torts des circonstances ? Le crime de ce vaincu , hors du territoire livré par le sort aux vainqueurs, est-il autre chose qu'un malheur qui, suivant les facultés dont on a fait preuve et la nature de la cause embrassée , peut même donner droit , non seulement à l'estime et au respect , mais à l'admiration ?
Ne les réclamons plus aujourd'hui , ces droits du malheur : imprescriptibles depuis les premiers jours du monde , ils ont cessé de l'être au vingt-quatre septembre mil huit cent quinze.
Ce jour-là une ligue a été signée contre le malheur. Dès lors, plus de pitié; dès lors, avoir été persécuté en France a été
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un motif pour être persécuté partout; dès lors , renonçant à tout discernement , on n'a plus même examiné si la première persécution était juste : pour qu'elle ait été continuée , il a suffi qu'elle ait été commencée ; et tous les rois se sont fait un devoir de perpétuer l'effet d'une proscription qui semble voulue par un roi , parcequ'une signature royale a été surprise par un proscripteur , depuis proscrit lui-même.
Brise-t-on cet instrument du mal, le mal qu'il a fait n'en subsiste pas moins. L'état le déclare-t-il son ennemi, ceux qu'il haïssait n'en sont pas moins tenus pour ennemis de l'état. Le jour de la justice est presque arrivé pour lui , et néanmoins ce jour semble plus que jamais s'éloigner pour *es victimes de ses injustices, dont les effets suvivent à sa puissance.
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Telle est l'histoire de ma proscription. Accusé d'avoir trempé dans une conspiration qui n'a pas existé , j'ai été menacé d'un jugement tant qu'on m'a cru coupable, et frappé d'une condamnation dès que j'ai été reconnu innocent : je suis banni.
Un peuple hospitalier , des hommes courageux, des princes généreux, ont voulu me rendre une patrie : leur compassion nous a été imputée à crime; la malignité en a calomnié la source : me prêtant , pour me perdre, une importance que, dans le cas contraire, elle m'aurait refusée, elle a signalé comme uniquement occupé d'intrigues un homme exclusivement livré à l'étude. Ces mensonges, répandus jusqu'aux extrémités de l'Europe , ont rallié toutes les puissances contre un faible individu ; *
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c'est pour le repos de l'Europe que les rois me proscrivent , en se demandant pourquoi j'ai été proscrit.
Cependant la rigueur du décret s'accroît par celle de l'exécution : deux fois mon domicile a été déshonoré par la présence de ces agents qu'on ne peut envoyer auprès d'un honnête homme sans le calomnier ; et deux fois contraint à fuir de la retraite où l'exil m'avait poussé, et d'où m'arrache un exil nouveau, je me vois enfin forcé à chercher ma sûreté au milieu d'un peuple dont j'ignore la langue ; et à l'indignation duquel je ne puis pas même dénoncer l'excès du malheur et de l'injustice dont je suis victime.
Si grands que soient ces malheurs , ils ne sont cependant pas au-dessus de mon courte. Les malheurs honteux sont seuls im-
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possibles à supporter : les miens ne le sont pas ; les miens ne sont pas sans gloire. Peuvent-ils durer long-temps? Ne doivent -ils pas cesser avec l'erreur qui les cause? et la pudeur , au défaut de la pitié, ne mettrat-elle pas enfin des bornes à une persécution sans excuse aux yeux de la politique comme aux yeux de la justice, puisqu'elle est sans utilité ?
Peut-être sont -ce là des illusions. En fût-il ainsi, le désespoir ne s'emparera jamais de mon âme : avec la certitude de mon innocence, n'ai-je pas celle de posséder l'estime de ma patrie? O France! j'ai été arraché de ton sein, mais tu ne m'en as pas repoussé; tes frontières m'ont été fermées, mais ta bienveillance a voulu me les rouvrir, mais ta voix m'a rappelé. Ah! je sens que cette voix, qui retentira toujours au fo;"
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de mon cœur , y nourrira jusqu'à mon dernier soupir une fierté que rien ne peut abattre, comme une force dont rien ne pourra triompher.
Il ne m'est plus permis de te servir dans les conseils , dans le sénat , dans les armées : ma vie ne t'en est pas moins consacrée! Je t'offre le produit de mes veilles. Ah! pourquoi existe-t-il tant de différence entre moi et les grands hommes auxquels j'aurais , plus que jamais, l'ambition de ressembler! Que n'ai- je leur génie! Privé du droit de travailler à ton bonheur, j'aurais du moins la consolation d'avoir travaillé pour ta gloire : mon hommage serait digne du sentiment qui te l'offre, autant que du peuple auquel il est offert. Comme je me rirais de l'avenir! Que m'importerait un exil qui, dussé-je y mourir, ne- pourrait être éter-
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nel! La douce certitude de mon rappel charmerait mes derniers moments ; je saurais qu'en s' exhalant vers la France, mon âme ne ferait qu'y précéder mes cendres ; et, jouissant par anticipation des honneurs assurés par ta justice à mes nobles enfants, mon cœur trouverait dans cette idée un ample dédommagement du malheur dont tu n'as pu sauver leur père.
*yt. ^CA ^/Umaiiâ.
Le a 5 août 1817.