‹ ThéâtreChapitre 120 sur 210 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS; MELIUS, suivi de ses partisans. CAPITOLINUS.

Sans son ordre au sénat il osait donc paraître !}

MÉLIUS

Un bruit, qui jusqu'ici s'est répandu peut-être,

i94 CINCINNATUS.

M'a déterminé seul à prévenir la loi

Qu'on s'apprêtait , sans doute , à porter contre moi.

Je sais à quels soupçons un grand bienfait m'expose.

CINCINNATUS

Eh bien ! à ces soupçons qu'opposes-tu ?

MÉLIUS

Leur cause.

Les obscurs ennemis que j'aime à mériter M'ont du calomnier, ne pouvant m'imiter. Hommage des méchants, l'envie est leur estime; Je m'y sens quelques droits ; et si c'était un crime Que d'avoir dans ces murs , au prix de tout mon bien , Sauvé chaque famille et chaque citoyen , Que d'avoir conjuré ce fléau qui rassemble Plus de maux que n'en font tous les fléaux ensemble , La famine , en un mot , qui , malgré leur effort , Sous les yeux des consuls semait déjà la mort, Et qui, sans mes secours, eût dans sa rage extrême Dévoré tout ce peuple et le sénat lui-même ; Oui , sénat, j'en atteste et tout ce peuple et toi, Il n'est pas de Romain plus coupable que moi.

CAPITOLINUS

Je t'en crois ; et j'en crois cet insolent cortège Qui , suivant jusqu'ici ta marche sacrilège , Jusqu'en son sanctuaire , avec impunité , Croit du peuple romain braver la majesté. Tout en le dénonçant , devant lui je te somme, Au nom de* lois , des dieux et du salut de Rome ,

ACT E II, SG ENE III. ig5

De déclarer ici par quels affreux moyens Tu surpris la foveur de tes concitoyens ; De dire à quel projet ta perfide industrie, Chez l'étranger , d'avance affamant la patrie, Disputait à l'état ces moissons que tes mains Avec faste aujourd'hui dispensent aux Romains. A ce fait trop certain que pourras-tu répondre ?

M EL ius.

Que maccuser , consul , ce n'est pas me confondre , Et que de tes soupçons moins blessé que surpris , Je n'y veux opposer que l'excès du mépris. C'est ainsi que j'en use avec la calomnie.

SERVILIUS, vivement.

Mais ce n'est pas ainsi que l'on se justifie , Que tu peux te laver aux regards de la loi De l'accusation qu'on porte contre toi.

Que diras-tu de plus ?

MÉLIUS

Qu'un important service Me donnait lieu d'attendre un peu moins d'injustice : Mais qu'on ne peut m'ôter dans ce léger malheur Le suffrage du peuple et celui de mon cœur. J'ai tout fait pour le peuple, il saura me le rendre ; Dans ces bruits insultants qu'on se plaît à répandre , Il saura démêler cet esprit du sénat , Cette envie...

CINCINNATUS

Il s'agit du danger de l'état ,

i96 GINCINNATUS.

Tout est peuple : et ton âme , en ses projets si pure ,

Ferait mieux d'employer la raison que l'injure.

Sur un vil intérêt cesse de rejeter

Des bruits qu'il faut détruire et non nous imputer.

Tous les bons citoyens que le danger rallie

N'ont qu'un même intérêt , celui de la patrie ;

Tous les bons citoyens , lassés de tes détours ,

Demandent à quel prix tu leur vends tes secours ,

Plus meurtriers encor que la faim homicide.

Ah! si, des trahisons voilant la plus perfide,

Les perfides secours qu'on te voit prodiguer

Ne sauvent les Romains que pour les subjuguer ,

Persiste en ton silence ; il est l'aveu du crime.

Mais du peuple , en effet , si l'intérêt t'anime ;

Si, pure en son motif, ta libéralité ,

Coupable involontaire envers la liberté ,

Par son ambition moins que son imprudence,

L'effraie innocemment de ton crédit immense ,

Rends ton erreur sublime en sachant l'expier :

Par un second bienfait absous-toi du premier.

A ces murs qui déjà te doivent l'abondance ,

Rends la sécurité qu'en bannit ta présence ,

D'un héroïque exil te prescrivant la loi ,

Mets à l'instant le fleuve entre la ville et toi.

Je n'ai plus de soupçons alors , et je t'admire.

MÉLIUS

A ce conseil sur l'heure on me verrait souscrire , Si le peuple , qu'en vain tu veux me peindre ingrat ,

Page 1