ACTE III, SCÈNE III
S'il devint excessif, ai-je pu sans terreur
De nos derniers périls envisager l'horreur,
Contempler la famine, affreuse en ses ravages,
Ainsi qu'à tous les rangs commune à tous les âges,
Tous les liens Luises ; les plus doux sentiments ,
Les plaisirs les plus purs transformés en tourments ;
L'époux considérant, dans sa douleur profonde,
Sa déplorable épouse , avec horreur féconde ,
L'œil fixé sur l'enfant qui se suspend en vain
A ce sein d'où la faim n'arrache que la faim ?
Partout l'effroi , partout le désespoir farouche ,
La stupeur dans les yeux, le blasphème à la bouche,
Qui, lassé de traîner et sa vie et ses maux,
Le front voilé , souvent s'abîmait dans les flots ?
Et l'on ose nommer perfide ou téméraire
Celui qui mit un terme au fléau populaire !
Et le sénat prétend qu'on a perdu l'état,
Quand on a réparé les fautes du sénat,
Quand on a rappelé la vie et l'espérance
Dans ces murs désolés par son imprévoyance !
Quelle horreur! mais que dis-je ? eh! qui ne s'attend pas,
En versant des bienfaits, à faire des ingrats?
Ce sort est moins affreux qu'on ne pourrait le croire;
Au défaut du bonheur, il donne au moins la gloire.
Orgueilleux de l'exil, j'y souscris sans regret,
Peuple, si ton bonheur exige un tel décret;
Et j'invoque, en mettant mon sort en ta puissance,
Ton intérêt bien plus que ta reconnaissance.
2o8 CINCINNATUS.
DRU SU S
A l'un et l'autre titre , il t'offre son appui ,
Ce peuple qui te doit ce que tu fis pour lui.
Vainement le sénat veut le rendre complice
Et de sa jalousie et de son injustice ,
Le peuple ne veut pas que d'odieux décrets
Te ferment ces remparts sauvés par tes bienfaits.
Le peuple désormais , que ton salut regarde ,
Embrasse ta querelle et te prend sous sa garde ,
Et si du sein de Rome on prétend t'arracher,
Que dans le sein de Rome on vienne te chercher !
Les licteurs sont-ils prêts?