‹ ThéâtreChapitre 139 sur 210 · MUSIQUE DE MÉHUL · texte numérisé non relu

MUSIQUE DE MÉHUL

Toi qui, près de ma bien-aimée,

Unis tes accents à ma voix ;

Toi qui , muette sous mes doigts ,

Languis loin d'elle inanimée ,

O ma harpe ! adoucis l'ennui

Qui dévore un amant fidèle :

Si mon âme est triste aujourd'hui,

Que tes chants soient tristes comme elle.

Morven, dans ses forêts paisibles, Possédait deux cœurs vertueux; Également braves tous deux, Tous deux également sensibles.

Vaincre fut long-temps leur seul ait :

Chasseur et guerrier intrépide , Dermide égalait seul Oscar, Oscar égalait seul Dermide.

CHANT CxALLIQUE. 23 1

La paix habitait dans leurs âmes :

Ils n'avaient vécu qu'à demi.

Chacun d'eux aimant son ami , Ignorait qu'il fût d'autres flammes.

C'était à tes yeux, Malvina, Qu'Amour gardait cette victoire :

Chacun te voit, chacun déjà T'aime comme il aimait la gloire.

Malvina, l'éclat que ramène L'aurore qui rougit les cieux Le cède à l'éclat de tes yeux.

Un doux zéphyr est ton haleine.

Ton sein, de pudeur agité, Ressemble à la neige légère Que le vent, avec volupté, Balance sur l'humble bruyère.

Du mal qui tous les deux les blesse L'amitié ne peut les guérir :

Ou te posséder ou mourir Est le vœu qu'ils forment sans cesse.

Chacun a bien droit au retour, Par la pure ardeur qui l'anime; Mais partage-t-on son amour Comme on partage son estime ?

Oscar est celui qu'on préfère; Dermide en secret a gémi, Non du bonheur de son ami , Mais seulement de sa misère.

Bientôt Dermide a disparu ; Oscar cherchait partout sa trace, Quand au combat un inconnu De le provoquer a l'audace.

Les échos des bois retentissent Du choc bruyant des boucliers ; Déjà du sang des deux guerriers Du torrent les4 ondes rougissent.

Bientôt sous le fer du vainqueur L'agresseur mesure l'arène :

L'un combattait avec fureur, L'autre se défendait à peine.

Le coup qui finit ma carrière, Oscar, est un bienfait pour moi; J'ai voulu le tenir de toi, Dit Dermide ouvrant la paupière.

D'un mal qui ne pouvait guérir La main d'un ami me délivre :

L'amour m'ordonnait de mourir , Et l'amour t'ordonne de vivre.

Il dit; il sourit, il expire.

Oscar, do douleur déchire, Veut fuir ce corps défiguré, Qui le repousse et qui l'attire.

Malviua tout-à-coup survient, Et voit le trouble qui l'oppresse :

— O mon bien-aimé, d'où te vient Tant de pâleur, tant de tristesse?

— Au pin, que son sang vient de teindre, L'écu d'un brave est suspendu.

Trois fois mon arc s'est détendu

Sans que ma flèche ait pu l'atteindre.

C'est à toi , fille des forets ,

A remporter cette victoire;

Que l'arc, auteur de mes regrets,

.Soit du moins celui de ta gloire.

Oscar fuit ; l'arc qu'il abandonne Par son amante est ramassé; Et le trait qui siffle est chassé Loin de la corde qui résonne.

Le bouclier reçoit ce trait Trop fidèle à l'œil qui le guide; Et le triste Oscar, qu'il couvrait, Tombe sur le corps de Dermide 5.

Oscar, quelle erreur est la mienne!

C'est moi qui t'ai percé le sein!

— Dermide expira par ma main , J'ai voulu mourir de la tienne.

— O mes amis ! ô mon amant !

Si nous n'avons pu vivre ensemble,

Dit l'héroïne en se frappant,

Qu'un même tombeau nous rassemble.

Sur ce tombeau , couvert de mousse , Le chevreuil vient souvent brouter.

L'onde à rêver semble inviter L'âme mélancolique et douce.

Le barde, instruit de ces malheurs, A l'avenir les fait entendre.

Puissé-je obtenir tous les pleurs Quo son récit m'a fait répandre!

Les différentes pièces qui se trouvaient en tête de la première édition d'OscAR , et que nous avons reproduites dans celle-ci, nous laissent peu de choses à dire au sujet de cette tragédie. L'auteur, en la composant , répondit aux critiques qui l'accusaient de ne pouvoir peindre que des passions de tète , et d'ignorer le langage du plus doux comme du plus terrible des sentiments. f

Oscar est une tragédie toute de cœur ; l'amour et l'amitié y sont aux prises, et la remplissent des épanchements de leur tendresse, des explosions de leur désespoir.

En allant chercher ses héros dans les montagnes de l'Ecosse, en les prenant chez un peuple qui, sans être barbare, n'était pas entièrement policé, et dont les mœurs, moitié sauvages , moitié chevaleresques , sont entre la nature et la civilisation , l'auteur se créa de nouvelles ressources : il a pu donner une physionomie nouvelle à tous les sentiments, et même à l'amour, qui, tout despote qu'il est, porte dans tous les pays l'empreinte des mœurs locales.

Oscar n'a cependant pas obtenu tous les suffrages : cela devait être. Les poèmes d'Ossian ne se trouvaient pas alors dans toutes les bibliothèques; son style, employé pour la première fois au théâtre , a dû étonner la multitude. Ce qui pour les gens instruits n'était que nouveau, pour le commun des spectateurs était étrange.

Oscar a néanmoins toujours produit un grand effet à la scène. Il est vrai que les rôles de cette pièce furent confiés aux

talents les plus propres à leur prêter une valeur indépendante de tout mérite littéraire. Une actrice pleine de grâce, qui, sans être perdue pour la société, a été trop tôt perdue pour l'art, mademoiselle Simon, répandait sur le rôle de Malvina l'intérêt qu'elle avait toujours obtenu pour elle-même : sa présence seule expliquait tout Oscar; et Oscar était Talma.

On s'est trompé quand on a dit que cette tragédie avait été dédiée au général Buonaparte; mais cette fois les frères Michaud peuvent avoir innocemment affirmé une chose fausse , qui , après tout , n'est pas une calomnie. Ce qui a donné lieu à cette erreur, très concevable d'après les sentiments que M. Arnault a manifestés de tout temps pour l'homme qui , dès son début , a porté au plus haut degré la gloire du nom français , c'est la publication des vers suivants : ils étaient inscrits sur l'exemplaire iï Oscar offert par l'auteur au jeune vainqueur de Millesimo, de Montenotte, de Dégo, de Lodi, d'Arcole et de Rivoli, au moment où il entrait dans Mantoue :

Page 1