ACTE I, SCÈNE IL
A trop d'abattement c'est vous livrer en proie : Quelquefois la douleur n'est pas loin de la joie. Peut-être , après trois ans de regrets , de malheurs , Touchez-vous au moment qui doit sécher vos pleurs.
M ALVINA
Ah ! ne me flattez plus d'une espérance vaine !
GAUL
Moins prompte à déplorer une perte incertaine ; Ouvrez les yeux enfin ; voyez si votre époux Sans retour, en effet, a disparu pour vous. Plus que le sentiment que la raison vous guide ; Quels garants m'offrez-vous de la mort de Dermide ? Un témoin l'a-t-il vu succomber aux dangers Qu'il croyait éviter sur des bords étrangers ? Ou bien, en traits de sang, vos yeux baignés de larmes Ont-ils lu son malheur attesté par ses armes ? Ces signes précurseurs du trépas des héros Ont-ils , pendant la nuit , troublé votre repos ? Les dogues gémissants , en hurlements funèbres Appellent-ils leur maître , errant dans les ténèbres ' ■ ? Lui-même , abandonnant le séjour des brouillards , Vient-il dans le désert s'offrir à vos regards , Ombre vaine, et semblable à la vapeur légère Qu'on voit , au gré des vents , errer sur la bruyère ? Trois hivers ont blanchi le sommet du Cromla Depuis que votre époux, menacé dans Selma , Dérobant aux bourreaux sa vertu malheureuse ,
246 OSCAR
Entre Morven et lui mit la mer orageuse.
Si la nuit qui depuis environne son sort
Rend sa vie incertaine aussi bien que sa mort ,
Pourquoi ne voyez-vous qu'un motif de souffrance
Dans ce qui n'est pour moi qu'un motif d'espérance
Ah ! Dermide respire ; en cette obscurité
Voyez un sacrifice à la nécessité ;
Conseil que le péril à la prudence inspire,
Mais abjuré sitôt .que le péril expire.
Oui, Dermide respire ; et bientôt à vos vœux
Vous le verrez rendu par Oscar plus heureux ,
Dans ses embrassements lui payant sa victoire ,
Egaler son bonheur à l'excès de sa gloire.
MALVINA
Je voudrais embrasser un si doux avenir ; Mais mon cœur s'y refuse , et ne sait que gémir. Plus que jamais l'espoir s'est flétri dans mon âme. Quand Oscar, écoutant l'amitié qui l'enflamme, Me quittait pour chercher en de lointains climats Et le fils et l'époux qu'il ne me rendra pas , C'est alors, j'en conviens, qu'en ma maison déserte, Dans toute son horreur je ressentis leur perte : D'Oscar , à mon insu , la touchante pitié De ma douleur m'avait dérobé la moitié ; Son départ me rendit ma douleur tout entière. Plus malheureuse , hélas ! je mourrai la dernière : Et , jusqu'au jour fatal, quel sera mon ennui! J'étais accoutumée à pleurer avec lui.