ACTE I, SCÈNE IL
GAUL
S'il vous a fui , c'était dans l'unique espérance De terminer enfin la trop longue souffrance , Le doute insupportable , accablant, douloureux, Depuis plus de trois ans commun entre vous deux. En vain un peuple entier portait aux cieux sa gloire 5 L'objet de ses travaux, le prix de sa victoire, Dermide , pour qui seul il aurait combattu , Pour qui seul Caïrbar aurait été vaincu , Dermide lui manquait : sa sombre impatience Tantôt à la mort seule imputait cette absence; Tantôt il s'écriait qu'au bout de l'univers Cet ami demandait qu'on vînt briser ses fers. Que cette incertitude était pénible , affreuse , Pour une âme inquiète , ardente , impétueuse , Qui, du joug amoureux libre jusqu'à ce jour. Consume en amitié tous les feux de l'amour! Aussi le voyait-on, dans ses chagrins sauvages, Plus sombre que Y Arven caché dans les nuages , Le cœur plein de sanglots, les yeux gonflés de pleurs, Exhalant, soupirant, lamentant ses douleurs, Dans les bois ténébreux, sur la montagne aride, Près du lac immobile , ou du torrent rapide , Traîner, d'un pas pénible, en d'effrayants réduits, Et la longueur des jours et la longueur des nuits. Quelquefois, succombant sur l'humide bruyère , Si la fatigue enfin lui fermait la paupière , S'il cédait , terrassé , sur les bords du torrent ,
24* OSCAR
Par le sommeil bien moins que par l'accablement ,
Les flots tumultueux , leur fracas , leur ravage ,
De cette autre fatigue offraient la triste image :
Sous un fardeau, qu'en vain il voulait rejeter,
Sans force et sans haleine, il semblait s'agiter;
Quelques pleurs s'échappaient sous sa paupière humide,
Et d'une voix éteinte il appelait Dermide.
Soit qu'il retrouve ou non cet ami tant pleuré ,
Sur son sort seulement s'il peut être éclairé ,
Le trop sensible Oscar sera bien moins à plaindre ;
Le malheur est moins dur à supporter qu'à craindre.
MALVINA
Je ne le sens que trop. Depuis le triste jour Qu'Oscar, en s'éloignant, fixa pour son retour, Qui peut , loin de Selma , prolonger son absence ? Que m'avait-il promis?... Je frémis, quand je pense Qu'il a pu rencontrer , chez un peuple ennemi , Les malheurs et la mort qu'y trouva son ami. Peut-être expire-t-il sur un rocher sauvage ! Peut-être a-t-il péri victime du naufrage ! Peut-être ces débris , promenés par les flots , Sont-ils ceux de la nef qui portait ce héros !
GAUL
Voyez-vous , échappés à la main qui les guide , Ces dogues , vers Selma , courir d'un pas rapide ? Dans l'épaisseur du bois, vers ce roc, voyez- vous Leur maître lentement s'acheminer vers nous ? Comme il paraît pensif! il soupire, il s'arrête