‹ ThéâtreChapitre 15 sur 210 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

MARIUS

Le monde a conspiré la perte d'un seul homme ,

Et la nature entière est d'accord avec Rome.

De son sein l'océan m'écarte avec effroi;

La terre me repousse et s'ébranle sous moi.

C'est en vain que la nuit, moins cruelle et plus sombre,

Favorise mes pas et me prête son ombre ;

Au défaut du soleil , la foudre ici me luit ,

Et montre à l'univers qu'enfin Marius fuit !

Par détonnants revers le sort veut que j'expie

Les étonnants succès qui signalent ma vie ;

Il veut faire admirer à la postérité

Mon infortune autant que ma prospérité 3...

Tout se tait , tout a fui dans une horreur profonde ;

Et seul je semble errer sur les débris du monde.

Je n'irai pas plus loin; j'attends ici mon sort.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je brave la mort.

Demanderai-je aux dieux qu'un trépas plus illustre

Au nom de Marius ajoute un nouveau lustre ?

Quarante ans de combats m'ont épargné ce soin ,

Et pour être immortel je n'en ai pas besoin.

Expirer loin de Rome , en cette solitude ,

N'est-ce pas la punir de son ingratitude ?

Je l'abandonne en proie au plus pressant danger;

Oui! me laisser mourir , -c'est assez m'en venger!

Teutons , Cimbres , Gaulois , que ce jour vous rallie ;

La mort de Marius vous livre l'Italie 3 !

Mais Sylla , cependant , ne recueille-t-il pas

Cet absolu pouvoir , objet de nos débats ?

Favorable à ses vœux , mon désespoir seconde

Son orgueil, qui l'appelle à l'empire du monde. Est-ce ainsi que mon cœur apprit à le haïr ? Son plus fidèle ami le peut-il mieux servir ? Ah ! quels que soient les maux dont la mort nous délivre , Montrons-nous Marius en osant encor vivre. Dussé-je encor m'attendre à de plus grands revers , Je ne puis me résoudre à céder l'univers. Vivons , tant que ce noble et puissant héritage D'un autre que mon fils peut être le partage ; Vivons, tant qu'un sénat, guidé par l'intérêt, N'aura pas à mes pieds révoqué mon arrêt; Vivons , tant que ce bras, pour victoire dernière, N'aura pas à Sylla fait mordre la poussière. Mourir, c'est fuir: vivons!... En ces lieux j'aperçois

L'abri qui m'est offert sous ces rustiques toits. C'est chez l'infortuné que la pitié se trouve : Sans peine on compatit au malheur qu'on éprouve 4. L'instant fatal pour moi n'est pas encor venu. Les dieux, qui sur les flots mont déjà soutenu, Les dieux , qui sous mes pas aplanissent la route , Pour un grand avenir m'ont conservé , sans doute. Eprouvons les destins , fatiguons leur courroux ; Voyons si le malheur est plus constant que nous.

Page 1