SCENE LU
Peut-il trahir l'espoir de ton ressentiment? Non; mais il va laisser notre gloire imparfaite, Si Carthage à nos coups ne doit point sa défaite. Eh! quoi donc, sans trahir tes autres intérêts, Ne peux-tu prendre aussi ta part en ces succès ? Permets à l'indigent dont le fer de Cartilage Ravagea les moissons, dévasta l'héritage, De porter sa vengeance à l'autre bord des mers, De rendre à des brigands les maux qu'il a soufferts ; Permets aux orphelins qui couvrent l'Italie, Des rives du Tésin aux plaines d'Apulie, De remplir leurs devoirs de Ptomains et de fils , De venger d'un seul coup leur sang et leur pays ; Permets au riche enfin , noblement tributaire , De t'offrir de son or le secours volontaire; Parle : et je vois partout les arsenaux s'ouvrir; De vaisseaux inconnus tous les ports se couvrir; Aux travaux de Neptune et de Mars occupée , La jeunesse agiter et la rame et l'épée; Les guerriers, à la fois matelots et soldats, Sur les deux éléments défier les combats, Tenter tous les chemins qui mènent à la gloire, Et se multiplier pour saisir la victoire ! Quel obstacle peut rompre ou même retarder Le cours de ce torrent prêt à se déborder? Quel général, enfin, peut m'opposer l'Afrique? Hannon? ne l'ai-je pas chassé de la Bétique? Magon ? tremblant encore , il fuit de mers en mers.
Asdrubal? trois fois l'Ebre attesta ses revers.
Non, non, quoi qu'on ait dit, si je puis les atteindre,
Le sort de Régulus pour moi n'est pas à craindre •
Et je connais assez et leur tête et leur bras
Pour assurer au moins qu'ils ne me vaincront pas.
Quant à cet Annibal de qui Ion nous menace ,
Quel espoir peut encore écouter son audace ?
N'est-ce pas fait de lui s'il reste sur nos bords? .
Où seraient les appuis de ses derniers efforts?
Gapoue est sous le joug, Tarente est désarmée:
Pour soi-même à son tour Carthage est alarmée; '
Et jamais dans nos camps , sous dés chefs plus heureux,
Nous n'avons réuni de soldats plus nombreux.
Et l'on peut lui prêter l'espérance frivole
De rapporter la flamme au pied du Capitole,
D'asseoir ses nouveaux camps autour de nos remparts !
Rassurons nos enfants, nos femmes, nos vieillards;
Loin d'attaquer, il faut qu'il songe à se défendre,
A s'éloigner, avant qu'on ait pu le surprendre:
A l'Italie en vain il voudrait s'attacher,
A l'Italie enfin je saurai l'arracher.
Oui, qu'en ses propres champs, sous ses propres murailles,
Prononce entre nous deux le destin des batailles.
Las de lui disputer sur ces bords désolés
Des remparts chancelants ou des murs écroulés ,
Transportant les combats sur un autre rivage ,
Que le prix du vainqueur soit désormais Carthage ' ' .
( Le sénat se lève et passe du côté de Scipion. )