SCENE III
Sur une plage encor de nos débris couverte,
Si, nouveau Régulus, vous trouviez votre perte;
Bien plus , pour renverser votre projet fatal ,
S'il n'était pas besoin du secours d' Annibal ,
Quel serait, dites-moi, le sort de l'Italie,
Le sort de Rome enfin, déjà trop affaiblie,
Et que notre imprudence à vous favoriser
Va d'or et de soldats tout-à-fait épuiser?...
Prévois ce jour fatal, sénat, prévois, et tremble!
C'est Cannes, c'est Trébie, et Trasymène ensemble.
A cet affreux signal, le féroce Africain
Reparaît sous nos murs , la vengeance à la main :
Qui pourra désormais l'arrêter à nos portes ?
Des femmes, des enfants, impuissantes cohortes?
Des vieillards qui , lassés de survivre à leurs fils ,
Revêtus de la pourpre, et dans l'ivoire assis,
Tendent déjà la tête au bras qui les immole?
O Scipion , veux-tu livrer le Câpitole !
Veux-tu livrer l'enceinte où siégeaient tes aïeux ,
Veux-tu livrer le temple où résident tes dieux!
Par tout ce qui t'est cher, et par tout ce qui t'aime,
Que ton projet périsse, abjuré par toi-même!
Que dis-je! à ces tableaux puisque vous résistez,
Dans vos vœux imprudents puisque vous persistez ,
Au nom du bien public qui tous deux nous enflamme,
Faites, sans différer , l'aveu que je réclame:
Dans ses propres secrets initiez l'état ;
Instruisez les consuls, apprenez au sénat
556 SCI PION.
Comment , sans exposer et nos champs et nos villes , Sans livrer au ravage et l'Espagne et les îles, Sans tarir le trésor pour suffire aux travaux, Sans vexer les sujets par des tributs nouveaux, Trouvant et légions et flottes toutes prêtes , Rome au-delà des mers peut tenter des conquêtes io.
En daignant le vouloir; en ne repoussant pas
Les peuples outragés qui nous tendent les bras;
En répondant aux cris de la terre opprimée
Qui nous demande un chef et nous offre une armée ;
En comptant dès ce jour parmi nos alliés
Les souverains trahis , les rois humiliés ,
Qui des tributs divers que produit leur rivage
Vont racheter des flots le trop long esclavage.
Oui, sénat, l'Espagnol, le Sarde, le Gaulois,
Massinisse et Syphax, te pressent par ma voix:
Oui, la moitié du monde ou t'accuse ou t'implore.
Que tardes-tu? pourquoi délibérer encore?
Pourquoi te refuser à tes destins nouveaux?
Tu crains de partager tes armes, tes vaisseaux,
De tarir le trésor , de livrer les frontières ;
Ah ! laisse et ton armée et ton épargne entières.
L'Ombrie à notée flotte a promis ses forêts,
La Toscane à nos mâts leurs voiles, leurs agrès,
L'Espagne à nos besoins tout l'or dont elle abonde,
Et la Corse a nos bras le fer, maître du monde.
Avec de tels appuis, sénat, l'événement