‹ ThéâtreChapitre 206 sur 210 · ENTRE LES PERSES ET LES P A L M Y R É N I E N S · texte numérisé non relu

ENTRE LES PERSES ET LES P A L M Y R É N I E N S

S'échappant à l'instant qu'il semblait s'approcher,

Evitant notre choc, qu'il paraissait chercher ,

Sapor, par cette ruse, espérait nous abattre :

Nous lasser, c'était vaincre; et fuir, c'était combattre.

Nos soldats harassés , vers le fleuve attendus

Par des soldats plus frais dans les bois répandus,

A Sapor, plus jaloux de succès que de gioire ,

Amenaient en effet une sûre victoire.

Mais bientôt Nicanor renversa cet espoir :

On peut tout affronter quand on sait tout prévoir.

De l'armée à mes soins confiant la conduite ,

De nos meilleurs guerriers il rassemble une élite ,

Par de secrets chemins les fait marcher sans bruit ,

Arrive à pas pressés au milieu de la nuit,

Et surprenant , alors qu'on devait moins l'attendre ,

L'ennemi qui d'abord avait cru le surprendre ,

A Sapor, tout-à-coup trompé dans ses projets,

Il apprend à la fois sa marche et ses succès.

Le Perse , qu'affaiblit cette prompte défaite ,

Quitte la feinte alors sans cesser la retraite;

Pris au piège sanglant par lui-même tendu ,

Il fuit , non plus pour vaincre; il fuit, mais en vaincu.

Nicanor, qui partout prévient la renommée,

Le poursuit , le harcèle , avec toute l'armée ,

L'atteint près de ces bords , où par de longs détours

L'Euphrate avec fracas précipitant son cours,

Moins accessible encor que ses rochers , présente

De ses flots indomptés la barrière écumante.

On s'arrête; on se brave; avec d'affreux éclats

On fait des deux côtés les apprêts des combats :

Mais le jour fuit, et manque à cette ardeur guerrière

Qui pour tous ses exploits veut toute sa lumière.

Cependant Nicanor, repoussant le sommeil,

Devance aux champs de Mars le lever du soleil ;

ZÉNOBIE. o75

Sa redoutable élite autour de lui se range ,

Impénétrable niasse, invincible phalange,

Que le feu, que le fer ne sauraient entamer,

Et qu'au signal on voit se rompre et se former,

Qui , libre pour combattre , en sa marche pressée ,

De fer toute couverte et de fer hérissée ,

Solide, indivisible, et s'alonge et s'étend,

Gravit sur les rochers, dans les champs se répand,

Et, n'éprouvant jamais l'effroi qui l'environne,

Semble être inaccessible à la mort qu'elle donne.

Pleins de l'espoir de vaincre , à grands cris les soldats

Redemandent le jour, les Perses, les combats:

Quand le jour, dissipant un espoir qui les flatte,

Nous montre l'autre armée au-delà de l'Euphrate,

Dont Sapor , assuré d'échapper à nos coups ,

S'est fait , pendant la nuit , un rempart contre nous.

On gémit : Nicanor nous entend, avec joie,

Accuser le destin qui lui ravit sa proie.

« La faiblesse a montré la route à la vertu;

« Le vainqueur peut, amis, ce que peut le vaincu :

« Ce qu'il osa pour fuir, osons-le pour l'atteindre.

« De ce fleuve asservi qu'aurions-nous donc à craindre?

« Torrent sans profondeur, semblable, en son courroux,

« Au Perse qui menace en fuyant devant nous ! »

Il dit, et dans les flots soudain se précipite :

On s'étonne, on frémit, on l'admire, on l'imite.

Bientôt l'armée entière a suivi le héros;

Bientôt l'armée entière est au milieu des flots.

376 ZENOBIE.

(Cependant l'air se trouble , et le ciel sur nos tètes A déchaîné soudain la foudre et les tempêtes. L'obscurité renaît ; mais l'éclair nous fait voir Le Perse, à l'autre bord, prêt à nous recevoir. Les cris du désespoir et les cris du courage S'unissent pour donner le signal du carnage : Le péril qui s'accroît disparaît à nos yeux. Affrontant et la guerre , et les eaux , et les cieux , Le premier qui du fleuve a subjugué la rage, Nicanor, le premier gravit sur le rivage: Terrible , étincelant sous un rempart d'airain , Le pied sur l'ennemi qu'a terrassé sa main , Il écarte d'un bras la mort que l'autre porte. Qui l'approche est saisi de l'ardeur qui l'emporte. On attaque , on repousse avec un même effort ; Tout soldat est héros. Le fort cède au plus fort. Ainsi que de faiblesse , il n'est plus de courage. L'effroi devient fureur ; la valeur devient rage. Le fer croise le fer. On frappe , on est frappé. Le fleuve est teint du sang dont le sol est trempé ; Le fleuve en est grossi. Vainement sur ses rives Sapor a rallié ses troupes fugitives ; Les impuissants efforts qui signalent son bras Illustrent sa défaite, et ne l'empêchent pas. Sapor, avec son camp dévoré par les flammes , Abandonne aux vainqueurs ses trésors et ses femmes , Sexe né pour la paix, et qu'en nos seuls climats , Loin des murs, on expose aux hasards des combats.

Le vainqueur des Romains , le roi des rois, sans suite , Cherche encore une fois son salut dans la fuite • La rage dans le cœur, la pâleur sur le front , Il court cacher sa honte aux murs de Ctésiphont ' .

Page 1