‹ ThéâtreChapitre 53 sur 210 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

Tout peuple, s'il en est, qui vous ose imiter. Sur son propre destin qu'Ardée enfin prononce. Cédez ou périssez : c'est ma seule réponse. Sur les pas de Sextus que dès demain , soldats , On s'apprête à voler à de nouveaux combats.

( Les députés se retirent. La garde de Tarquin et Icile occupent le fond du théâtre. )

SEXTUS, à part.

Aux projets de mon cœur quel obstacle funeste!...

TARQUIN

Vous vous troublez, mon fils.

SEXTUS , à part.

Honneur que je déteste!

TARQUIN

Entre tous les Romains quand je vous préférais , J'attendais de la joie , et non pas des regrets.

SEXTUS

Si beau que soit le sang auquel je dois la vie, Si la splendeur par moi n'en fut pas démentie , Et si, toutes les fois qu'il fallut vous venger , On a vu mon audace égaler le danger , Gardez-vous de penser que ma vertu chancelle. Offrez-moi plus de risque, et j'aurai plus de zèle. La grandeur du péril fait l'honneur du succès ; Et la gloire facile a pour moi peu d'attraits. Pour illustrer mon nom , j'ai fait assez peut-être ? Par d'assez grands exploits si je l'ai fait connaître, Souffrez que Collatin réclame pour le sien

8o LUCRECE.

Un honneur qui ne peut en ajouter au mien ; Qu'à l'éclat de son sang sa gloire enfin réponde : Quiconque est né Tarquin doit un héros au monde.

TARQUIN

C'est à vous, chaque jour, par un succès nouveau, D'ajouter à l'éclat d'un nom déjà si beau. Par trop d'illusion votre âme est abusée ; Moins que vous ne croyez la victoire est aisée. Depuis trois mois enfin les fiers enfants de Mars Ont par de vains efforts fatigué ces remparts : Paraissez, et prouvez que du bras d'un seul homme Dépendait la fortune et d'Ardée et de Rome.

SEXTUS

Eh bien , si tant de gloire est le prix du vainqueur ,

Seigneur , à Collatin réservez cet honneur.

L'ambition par qui mon âme est dominée

A ma seule grandeur ne fut jamais bornée :

Un autre soin l'occupe; et, quel que soit mon rang,

C'est s'illustrer encor que d'illustrer son sang.

TARQUIN

C'est avoir pour ce rang beaucoup d'indifférence,

Ou dans l'art de régner bien peu d'expérience ,

Que de céder sa gloire, et prétendre qu'un roi

S'illustre dans celui qu'il rend égal à soi.

Loin d'emprunter d'autrui ce qu'il donne lui-même,

C'est de son propre éclat que brille un diadème.

Qui chérit la grandeur ne la partage pas.

Les grands bienfaits, mon fils, ont fait les grands ingrats.

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