ACTE I, SCÈNE IV
Fatigué de l'effort qu'il me coûte à cacher,
C'est par pitié pour moi que je veux m'épancher.
Dans Gabie encor libre , aux murs de tes ancêtres ,
Loin de Rome et de moi tu n'avais pas de maître,
Quand l'innocent auteur du trouble où tu me vois
Enchanta mes regards pour la première fois.
J'en conviens , jusqu'alors , d'illusions avide ,
Le plaisir seul , Icile , avait été mon guide ;
Et dans la volupté de désirs consumé ,
Je voulais être heureux, et n'avais pas aimé...
Ce charme impérieux qui subjugue les âmes
N'a jamais enfanté de plus rapides flammes.
Rendre ce cœur sensible , et briser son orgueil ,
Fut l'effet d'un moment et celui d'un coup d'oeil.
J'en fis l'aveu : bien plus , espérant que Lucrèce
Ne dédaignerait pas un sceptre et ma tendresse ,
Je mis à ses genoux et l'empire et Sextus ;
Et sa réponse , ami , ne fut pas un refus.
Tarquin même à mes vœux n'eût pas été contraire :
Mais, pour mon désespoir, Lucrèce avait un père.
Tu ne le connais pas cet altier Spurius ,
Ce hardi zélateur des lois de Servius,
Qui , dans l'égarement de son âme hautaine ,
Des fds de Romulus voudrait briser la chaîne ,
Et parmi les débris de cette royauté ,
Sur le trône écroulé fonder la liberté.
Fils des rois, jusqu'à lui quand j'ai daigné descendre,
A peine le superbe a-t-il daigné m'entendre.
86 LUCRECE
« Renonce à ton espoir, a-t-il dit; non, mon sang « Ne s'allîra jamais à celui du tyran. « Dans un roi, mon égal , je chérissais un homme; « Mais Servius est mort , et Tarquin règne à Rome. « Usurpateur du trône , assassin de mon roi , « Qu'il soit puni, Sextus , et ma fille est à toi. » Juge si j'aime, Icile! il me tint ce langage , Et tout son sang n'a pas expié cet outrage ! Bien plus , pour le fléchir je n'ai rien épargné : « Tel dans Rome autrefois Servius a régné, « Tel régnera Sextus ; et ma main tutélaire , « Lui dis-je , achèvera ce qu'il espérait faire. » Je priai, je pressai, je pleurai, mais en vain. C'est alors qu'à Gabie envoyé par Tarquin 2 , J'osai , par mon adresse , en tenter la conquête , Et que le diadème enfin ceignit ma tête. Tant de gloire eût suffi jadis à mon bonheur : Mais qu'importe la gloire au repos de mon cœur ! Toujours plus amoureux, apprenant que mon père Aux pieds de ces remparts avait porté la guerre, J'accours ; et , pour ce camp oubliant mes états , Je vole, en apparence, à de nouveaux combats, Des dehors de l'honneur recouvrant ma faiblesse : Mais je me rapprochais seulement de Lucrèce. Mon retour se célèbre. Un splendide festin 3 Rassemble la jeunesse aux tentes de Tarquin. On se livre à la joie au milieu des alarmes,