‹ ThéâtreChapitre 59 sur 210 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Et la voix du plaisir se mêle au bruit des armes.

Par une double ivresse un convive emporté ,

De celle qui le charme exaltant la beauté,

« Est-il , dit Gollatin , de beauté qui ne cède

« Au cher et chaste objet que mon amour possède ? »

Il en est , m'écriai-je; et Rome et l'univers

N'offrent pas de rivale «à celle que je sers.

Chacun au premier rang portant celle qu'il aime ,

On proposa bientôt d'en juger par soi-même ;

Et notre diligence égalant notre amour ,

Nous arrivons à Rome avant la fin du jour.

Au milieu des plaisirs , dans la magnificence ,

Les femmes oubliaient les ennuis de l'absence ;

Et le luxe importun qui chargeait leurs appas

Eblouissait les yeux et ne les charmait pas.

A son inquiétude une seule livrée ,

Aux murs de Collatie obscure et retirée ,

Consacrait ses moments et ses soins les plus doux

Au tissu que ses doigts filaient pour un époux.

La rougeur dont son front tout-à-coup se colore ,

A nos regards surpris la rend plus belle encore.

Elle se précipite aux bras de Collatin;

Dieux ! quel affreux supplice a déchiré mon sein !

Transporté d'une rage égale à ma tendresse,

Dans cette épouse, ami , je reconnais Lucrèce !

1 c IL E.

Ah ! mon maître , calmez ces regrets superflus :

88 LUCRECE

L'amour doit expirer quand l'espoir ne vit plus...

SEXTUS

Stupide , anéanti , dans ma surprise extrême ,

J'accusai tous mes sens , je doutai de moi-même ,

J'avouai ma défaite : et, pressant mon retour,

Dans ce camp assoupi je devançai le jour.

Là , tout ce que l'amour suggère en son délire

A régné tour à tour dans ce cœur qu'il déchire :

L'abattement, la haine, et la crainte et l'espoir ,

Le projet de la fuir, le besoin de la voir.

Et dans mon indulgence et dans ma rage extrême ,

Vingt fois dans un moment je m'oppose à moi-même :

Je maudis les ennuis où j'aime à me plonger;

Je crains de l'oublier , et tremble d'y songer.

Ai-je enfin résolu de la fuir, la cruelle ,

Soudain je la revois plus touchante et plus belle.

Si je cède au pouvoir qui m'entraîne à ses pieds,

Son crime se retrace à mes sens effrayés ;

Et mon âme , et de haine et d'amour enflammée ,

M'apprend trop que jamais je ne l'ai tant aimée.

Mais c'est trop balancer... Partons.

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