SPUR1US, COLLATIN
COLLATIN
Croirai-je, Spurius, ce que je viens d'entendre?
SPURIUS
J'en ai de sûrs garants, et j'aime à vous l'apprendre. De ses fers, Collatin, le Romain s'est lassé; Et Tarquin sur son trône est enfin menacé. Sénateurs , plébéiens , qu'un même zèle enflamme , Ainsi qu'un intérêt semblent n'avoir qu'une âme. Mais on ignore encor quel génie , en secret , Invisible et présent , conduit ce grand projet.
COLLATIN
Ce génie , à mes yeux, n'est qu'un hardi coupable.
SPURIUS
Au vengeur des Romains donner un nom semblable !
9a LUCRECE.
COLLATIN
Je n'y vois qu'un rebelle , armé contre ses rois.
SPURIUS
Je n'y vois que l'appui de l'état et des lois , Un Romain.
COLLATIN
Comme lui je suis Romain dans l'âme ; Le public intérêt non moins que lui m'enflamme. Qu'il pense en factieux , je pense en citoyen; Et dans un moindre mal ma raison voit un bien. Prévoit-on sans effroi tous les malheurs qu'attire Ce mouvement subit qui renverse un empire? Dans cette arène ouverte à la dissension , L'ambition combat contre l'ambition; L'intérêt, détruisant tout lien légitime, Sert de mesure au droit , comme il en sert au crime. Par des moyens affreux on suit d'affreux projets ; Et l'état sans pouvoir, sans lois et sans sujets, Dans les convulsions de la guerre civile, Pour un tyran qui tombe , en voit renaître mille. S'il ne succombe pas , il guérit lentement De ce mal qui sur tout s'attache également. Ah ! quels que soient les maux qu'ait faits un roi barbare, Qu'un prince généreux aisément les répare ! Accablant pour plusieurs , et pour plusieurs léger , Ce fléau n'est enfin qu'un fléau passager; Et souvent , sous la loi qu'un citoyen abhorre , Un autre citoyen se croit heureux encore.