ACTE II, SCÈNE V
spurius.
Quel espoir m'abusait! 0 malheureuse Rome, D'enfants dégénérés , hélas , qu'attendrais-tu ! La vertu de l'esclave est leur seule vertu. Oui , le tyran mettrait un terme à sa puissance Avant qu'il en trouvât à leur obéissance. Romains , c'est donc en vain que de la liberté Vos yeux ont un moment entrevu la clarté ! Servius est tombé , Tarquin règne ; et le Tibre , Qui s'enorgueillissait de voir un peuple libre, En vain le redemande à ce peuple énervé, Indigne d'un bonheur qu'il n'a pas conservé.
COLLATIN
C'est ainsi que votre âme, indépendante, austère,
Nourrit ses noirs chagrins de maux qu'elle exagère.
Ce roi que vous pleurez, ce Servius enfin,
Vous le regrettiez moins , haïssant moins Tarquin.
Quels que soient les bienfaits que son règne rassemble ,
N'est-on grand, en effet, qu'autant qu'on lui ressemble?
J'avoûrai que Tarquin , s'égarant quelquefois ,
De son sceptre aux Romains fit trop sentir le poids ;
J'avoûrai qu'abusé par sa fausse prudence,
Trop souvent la terreur signala sa puissance :
Mais, tout en le blâmant, j'admire quel éclat
Son règne glorieux répand sur cet état.
Invincible en ses camps, en ses murs embellie,
Je vois Rome annoncer des fers à l'Italie.
Gabie est sous nos lois ; entre nos ennemis
io2 LUCRÈCE.
En connaissez-vous un qui n'ait été soumis ? Qui nous bravait jadis aujourd'hui nous révère. La paix succède-t-elle un moment à la guerre, Aussitôt l'industrie occupe tous ces bras Qui servaient la patrie au milieu des combats ; Et c'est pour notre gloire encore qu'ils agissent. Du Tibre emprisonné les flots domptés mugissent ; Des canaux sont creusés , des ponts sont suspendus ; Rome voit s'élever des murs plus étendus , Et , des vains monuments dédaignant l'art frivole , Sur sa roche imprenable asseoit le Capitole : Cet édifice auguste et terrible à la fois , Ce temple de nos dieux , ce palais de nos rois , Où Jupiter reçoit les dépouilles opimes , De Tarquin, qui l'élève , atteste assez...
s pu riu s.
Les crimes.
Quand il fonda ces murs , ces murs rendus garants De l'immortalité qui poursuit les tyrans, Rome , il t'enrichissait de ta propre dépouille ; Le plus pur de ton sang les cimente et les souille , Et de son propre toit , dans ces pompeux lambris , L'indigent a souvent reconnu les débris. Enfin , lorsque épuisée à force d'injustice , Tu n'eus plus rien qui pût tenter son avarice , Tarquin, pour satisfaire à ses goûts inhumains, Du fléau de la paix délivra les Romains ; Et , portant au Rutule , en lui portant la guerre ,