ACTE II, SCÈNE V. io
Tous les maux qu'à son peuple il ne pouvait plus faire ,
Il chercha dans leurs murs les biens dont ses forfaits
Avaient depuis long-temps épuisé ses sujets.
Eh! quels autres bienfaits avions-nous lieu d'attendre
Du meurtrier d'un roi dont il était le gendre ?
Le seul crime, en effet, a pu le maintenir
Au trône où par le crime il a pu parvenir.
Que d'horreurs ! Voyez- vous, dans son sang qui le baigne,
Servius expier le bonheur de son règne ,
Et marquer de sa mort le jour tant souhaité,
Qu'il devait signaler par notre liberté?
Voyez-vous sur son corps , privé de sépulture ,
L'épouse de Tarquin , effroi de la nature ,
Exciter ses coursiers, qui, trompant sa fureur,
Et moins féroces qu'elle, ont reculé d'horreur?
C'est sa fille!... et songez que, digne de Tullie,
Tarquin , tout aussi loin portant la barbarie ,
N'a pas même à son sang pardonné des vertus ;
Songez qu'il eut un frère... et contemplez Brutus 5,
( Brutus , plongé dans une rêverie profonde, est entré pendant le récit de Spurius , qui continue. )
Brutus , dont le délire , auquel il doit la vie , Dépose à chaque instant contre la tyrannie.
BRUTUS
Qu'as-tu dit, Spurius? Les mânes des proscrits, De leurs tombeaux ouverts soulevant les débris , Les mânes des Romains en ces lieux apparaissent : En foule autour de nous les vois-tu qui se pressent ?
io4 LUCRÈCE.
Jusqu'au fond des enfers, consolés par ta voix,
Le cri de la vengeance a retenti trois fois.
Vois Servius... approche; et dans sa main sanglante
Viens , ami , viens saisir le fer qu'il te présente.
Grand roi, s'il doit frapper ton perfide assassin,
Fais-le connaître, nomme!... Il a nommé Tarquin.
Deux spectres , que des nœuds ensanglantés unissent ,
Sur les pas de ce roi se traînent et gémissent :
Dans leurs mains, qui du ciel implorent le secours,
Est encor le poison qui termina leurs jours.
Vengez , a dit l'un d'eux , l'assassinat qui lie
L'épouse de Tarquin à l'époux de Tullie !...
Sur qui faut-il venger un si cruel destin ?
Qui faut-il punir? nomme !... Il a nommé Tarquin.
Mais que veulent de moi ces ombres qui s'embrassent ,
Et de leurs bras sanglants toutes deux m'entrelacent ?
Dans mon sein tout-à-coup mon sang s'est arrêté,
Et de joie et d'horreur mon cœur a palpité.
Ah! je vous reconnais, ombre auguste , ombre chère!
O mon père , est-ce vous ? est-ce vous , ô mon frère ?
A l'amour de Brutus si promptement ravis ,
Vous que s'il eût vengés il eût déjà suivis !
Tous deux chérissant Rome , et tous deux aimés d'elle ,
L'un en était l'espoir et l'autre le modèle.
Quelle main de vos jours précipita la fin?
Qui vous dois-je immoler?... Ils ont nommé Tarquin!
spur ITJS.
Ces forfaits sont les siens. Un tigre , une furie ,