ACTE IV — SCÈNE XII
YAGO
Que Dieu nous soit en aide ! Et .d'où vient sa fureur ?
Dieu le sait !
ÉMILIA
Plaise au Ciel que je sois dans Terreur ! Mais, je le jurerais, c'est quelque traître encore Qui par ambition vient d'abuser le More, Quelque flatteur adroit qui s'attache à ses pas ; Je consens à mourir si tout cela n'est pas.
YAGO
Est-il homme pareil au monde ? Est-ce possible ?
DESDEMONA
Que Dieu lui pardonne !
ÉMILIA
Ah ! moi, je suis moins sensible !
Pour un tel scélérat j'aurais un cœur de fer, Et le voudrais passant du gibet à l'enfer ! A Yago.
Si je le connaissais ! C'est le même peut-être Qui vous fit voir aussi dans l'amiral un traître, Quand vous le soupçonniez de jeter l'œil sur moi. — Que ne peut-on livrer aux verges de la loi Ces scélérats obscurs qui vont troubler vos âmes En jetant des soupçons sur l'honneur de vos femmes ! Qui voit-on chez madame, et qui lui fait la cour ? En quel lieu, dans quel temps s'est formé cet amour ?
YAGO
Ne vous emportez pas ainsi, femme imprudente !
i66 LE MORE DE VENISE
DESDEMONA
Cher Yago, le chagrin d'Othello m'épouvante. Je crois perdre son cœur et ne sais pas comment ; Allez, et dites-lui que, dans aucun moment, Son amour n'a cessé de suivre ma pensée ; Que même de ses torts je ne suis point blessée, Que je l'aime et toujours l'aimai ; que, malgré lui, Sa femme était encor son esclave aujourd'hui, Qu'il me verra sans cesse obéissante et douce, Jusque dans le divorce où cet éclat nous pousse, Et que sa dureté peut détruire en un jour Ma vie et ne peut rien jamais sur mon amour.
YAGO
Calmez-vous ; ce sont là les chagrins ordinaires Que jette en nos cerveaux le trouble des affaires. C'est Venise qu'il gronde en vous, cela n'est rien. L'ambassadeur attend. Rentrez, tout ira bien.
Il reconduit Desdemona jusqu'à la porte de la galerie qui se trouve à droite de la scène ; au moment où il revient seul, il se rencontre nez à nez avec Rodrigo.