ACTE IV — SCÈNE XIII
YAGO, effrontément.
La preuve ?
Elle est simple à donner ; Vous n'avez pas le droit de vous en étonner, Quand pour Desdemona, que vous disiez rebelle, J'ai mangé tout mon bien. Pour fléchir notre belle, Or, bijoux, diamants, rubis, colliers, parfums, Des dons qu'il vous fallait je n'épargnais aucuns ; Enfin j'en ai versé dans votre main fatale Assez pour acheter l'honneur d'une vestale : Vous me les avez dits reçus ; mais, en retour, Moi, je n'obtiens jamais un seul regard d'amour.
YAGO
Fort bien ! poursuivez !
RODRIGO
Oui ! oui ! je veux bien poursuivre, Et je viens pour cela ! Je ne prétends pas vivre En étourdi, jouet de votre trahison ; Et de vous, aujourd'hui, je me ferai raison.
YAGO
Vous avez dit ?...
RODRIGO
J'ai dit, et j'agirai peut-être.
YAGO
Eh bien ! je vois en vous un cœur ferme, mon maître ! Touchez là ! c'est parler ; j'ai suivi tous ses pas, Tous, dans votre intérêt.
RODRIGO
Je ne m'en doutais pas !
YAGO
Il y paraissait peu, je l'avoue, et vos doutes
Prouvent un esprit fin. Mais, de toutes les routes,
La plus sûre parfois est la plus longue. Ami,
Je n'ai pas adopté votre cause à demi ;
Et si, dès cette nuit, vous n'enlevez sa femme,
Tenez-moi pour un fourbe et qu'on m'arrache l'âme !
RODRIGO
Quoi donc ! ai-je vraiment quelque lueur d'espoir ?...
YAGO
Des ordres sont venus de Venise, et ce soir Cassio doit remplacer Othello.
RODRIGO
Ma surprise Est bien grande. Il va donc retourner à Venise ?
YAGO
Bien plus loin : en Afrique, à moins que son séjour Ne soit, par un bon coup, prolongé plus d'un jour ; A moins que votre main diligente et jalouse N'y veille, il vous prendra sa belle et jeune épouse. Écartons ce Cassio.
RODRIGO
Mais comment l'écarter ?
YAGO
Comment ? Rien de plus simple : en lui faisant sauter Ce reste de cerveau qui fait jaser sa tête.