ACTE V — SCÈNE II
Contre moi ; je ne vois aucun sujet de crainte, Et cependant j'ai peur.
OTHELLO
Pense à tes péchés,
DESDEMONA
Moi? Le seul est mon amour pour vous, seigneur.
OTHELLO
Tais-toi.
Pour ce crime tu meurs !
DESDEMONA
C'est contre la justice.
Tuer pour trop aimer ! Punir d'un sacrifice ! Ah ! pourquoi mordez- vous vos lèvres en parlant ? Vous tremblez, agité d'un effort violent. Ces présages sont tous sinistres ; mais je pense Ne pas être l'objet de votre violence.
Othello a dans son cœur des trésors de foi et d'amour ; l'une lui fait dire : Je ne voudrais pas tuer aussi votre âme ; I would not kill thy soûl ; l'autre, que son courroux est le courroux du Ciel qui frappe ce qu'il aime ; This sorrow's heavenly ; it strikes where it doth love.^
Il est tellement pénétré de sa foi et convaincu que son crime l'a damnée, qu'on l'entendra se réjouir de ce que Desdemona s'est damnée aussi par un mensonge, quoique ce mensonge soit un dernier soupir d'amour pour lui-même. Souvent il a fait serment par la sainte croix ; tout en lui est ferveur religieuse ; cette flamme veille en lui aussi ardente que son amour. Tous ces traits préparent assez un public attentif et réfléchi à entendre sortir comme un dernier vœu ce mot qui termine toute prière, et par lequel un chrétien s'unit aux prières d'un autre ; dernière parole qu'il accorde à la criminelle : il ne croit plus pouvoir pardonner dans ce monde, mais il veut bien prier Dieu d'absoudre dans l'autre.
i86 LE MORE DE VENISE
OTHELLO
Reste en repos, écoute»
DESDEMONA, assise sur le bord du lit.
Eh bien, j'écoute en paix.
Ce mouchoir qui te fut si cher et que j'aimais, Tu viens de le donner à Cassio.
DESDEMONA
Sur mon âme, Cela n'est pas. Qu'il vienne et, devant votre femme, Interrogez-le donc.
OTHELLO
N'ajoute pas le tort Du parjure au péché, près de ton lit de mort !
DESDEMONA. Elle s'est levée un moment et retombe sur le lit.
Je n'y suis pas encor pour mourir ?
OTHELLO
Tout à l'heure.
En vain tu nîrais tout ; fais un serment ou pleure, Tu n'étoufferas pas tout ce que maintenant Je nourris dans le fond du cœur en frissonnant. Tu vas mourir !
DESDEMONA
Dieu juste ! ayez pitié !... Vous-même, Ayez pitié de moi. Ce Cassio, je ne l'aime Que de cette amitié bienveillante pour tous, Qui ne peut exciter aucun soupçon jaloux. Je ne vous offensai jamais par mon langage ; J'ai pris pitié de lui, mais jamais aucun gage.,.