ACTE V — SCÈNE II
DESDEMONA
Monseigneur, allons-nous
OTHELLO, assis, sans la regarder, parlant doucement.
Avez-vous fait ce soir votre prière, Desdemona ?
DESDEMONA
Oui.
OTHELLO
Bien ! Dans votre vie entière Si vous vous rappelez un crime pour lequel Vous n'ayez pas encor l'indulgence du Ciel, Implorez-la sur l'heure.
DESDEMONA
Eh ! que voulez-vous dire, Monseigneur ?
OTHELLO
Il marche à grands pas dans la chambre.
Allons, vite, allons, je me retire, Je reste à quelques pas de vous en attendant. — Préparez-vous ! Ma cause est juste, et cependant Le Ciel remet parfois même une faute infâme, Et je ne voudrais pas tuer aussi votre âme.
DESDEMONA
Quoi ! vous parlez de crime et de tuer aussi ?
OTHELLO
Oui.
DESDEMONA
Que le Ciel me sauve !
OTHELLO
Amen ! qu'il soit ainsi * !
Je le désire.
DESDEMONA
Au moins, ce n'est pas moi, j'espère, Que vous tûrez ?
OTHELLO
Espère !
DESDEMONA
Hélas ! votre colère Est à craindre toujours, seigneur, lorsque vos yeux Roulent comme à présent, sombres et soucieux. Je n'ai fait aucun mal ; personne n'a de plainte
1 OTHELLO
Oui.
DESDEMONA
Que le ciel me sauve !
OTHELLO
Amen ! qu'il soit ainsi!
Je le désire.
A la scène, on dit : « Ah ! qu'il en soit ainsi ! » Mais l'anglais porte : Amen ! with>all my heart !
J'espère qu'il viendra un temps où l'on osera dire à la scène cette parole sacramentelle que Shakespeare n'a pas mise sans intention dans la bouche du More. Othello est un chrétien fervent, comme l'annoncent beaucoup de traits dans toute la tragédie ; dans cette scène, il se regarde comme n'étant plus que l'exécuteur de son invariable résolution ; depuis son vers :
Yet she must die, else she'll betray more men ! ... Il faut bien qu'elle meure, il le faut, Car elle trahirait d'autres hommes bientôt !
De ce moment, il est devenu à ses propres yeux un pontife, un sacrificateur qui ne doit plus à la victime que le temps d'une prière.