ORGANISATION BIZARRE
Ma tête, pour concevoir et retenir les idées positives, est forcée de les jeter dans le domaine de l'imagination, et j'ai un tel besoin de créer qu'il me faut dire, en allant pas à pas : « Si telle science ou telle théorie pratique n'existait pas, comment la formerais- je ? » Alors le but, puis
l'ensemble, puis les détails m'apparaissent, et je vois et je retiens pour toujours.
Et comment faire autrement pour tomber d'Êloa à la théorie d'infanterie ?
ç Décembre. — Achevé de revoir les dernières épreuves de Cinq-Mars.
Ce qui fait l'originalité de ce livre, c'est que tout y a l'air roman et que tout y est histoire. — Mais c'est un tour de force de composition dont on ne sait pas gré et qui, tout en rendant la lecture de l'histoire plus attachante par le jeu des passions, la fait suspecter de fausseté et quelquefois la fausse en effet.
2io JOURNAL D'UN POÈTE
9 février.
La séance de l'Académie où fut reçu le duc de Montmorency fut très remarquable. Devant une foule de femmes où paraissaient à peine quelques académiciens clairsemés, parlèrent trois hommes tour à tour : M. de Montmorency, M. Daru et M. de Chateaubriand, j'étais en face de leur tribune, dans la loge du Ncrd, et je les écoutai, sans quitter des yeux leurs visages, avec une attention profonde. J'ai vu en eux trois hommes qui avaient traversé sur des flots bien différents les tempêtes révolutionnaires, et qui m'ont semblé porter parfaitement dans leur extérieur et tout leur être l'empreinte de leur vie. M. de Montmorency semblait pâle de jeûnes et d'austérités ; sa figure fort noble, sa grande taille maigre et inclinée, sa voix faible et douce lui donnaient l'air intéressant d'un martyr ; son discours a été modeste et de bon goût ; mais trop de détails d'hôpitaux et de charités ont montré un homme qui prend de bonne foi les pauvres pour le peuple, l'aumône pour la bienfaisance, et la politesse pour un bienfait ; il montra dans toute sa contenance un peu de cet embarras d'un grand seigneur qui se trouve comme mis à nul et, dépouillé de ses dignités, comparaissant devant des hommes d'es-
prit. Ce fut au point que pendant la réponse de Mo Daru, il ne cessait de rouler dans ses doigts le cahier de son discours, à la manière d'un bon écolier qui écoute attentivement la réprimande qu'on lui fait, n'osant détourner ses yeux de ceux du Directeur qui le traitait assez mal, et saluant de temps en temps d'un air d'intelligence docile.
Pour Daru, immobile dans sa tribune, étalant son cordon rouge, parlant assis, avec une voix grave et forte, un accent impitoyable et un regard sévère, il avait cet air militaire et sérieux des hommes de Bonaparte et je vis beaucoup de choses sous son discours froidement poli...
Lundi, 6 novembre.
Voir est tout et tout pour moi. Un seul coup d'œil me révèle un pays et je crois deviner sur le visage une âme. — Aujourd'hui, à onze heures, l'oncle de ma femme, M. le colonel Hamilton Bunbury, m'a présenté à sir Walter Scott qu'il connaissait. Dans un appartement de l'hôtel de Windsor y au second, au fond de la cour, j'ai trouvé l'illustre Écossais. En entrant dans son cabinet, j'ai vu un vieillard tout autre que ne l'ont représenté les portraits vulgaires : sa taille est grande, mince et un peu voûtée ; son épaule droite est un peu penchée vers le côté où il boite ; sa tête a conservé encore quelques cheveux blancs, ses sourcils sont blancs et couvrent deux yeux bleus, petits, fatigués, mais très doux, attendris et humides, annonçant, à mon avis, une sensibilité profonde. Son teint est clair comme celui
de la plupart des Anglais, ses joues et son menton sont colorés légèrement. Je cherchai vainement le front d'Homère et le sourire de Rabelais que notre Charles Nodier vit avec son enthousiasme sur le buste de Walter Scott, en Ecosse ; son front m'a semblé, au contraire, étroit, et développé seulement au-dessus des sourcils ; sa bouche est arrondie et un peu tombante aux coins. Peut-être est-ce l'impression d'une douleur récente ; cependant, je la crois habituellement mélancolique comme je l'ai trouvée. On l'a peint avec un nez aquilin : il est court, retroussé et gros à l'extrémité. La coupe de son visage et son expression ont un singulier rapport avec le port et l'habitude du corps et des traits du duc de Cadore, et plus encore du maréchal Macdonald, aussi de race écossaise ; mais, plus fatiguée et plus pensive, la tête du sage s'incline plus que celle du guerrier.
Lorsque j'ai abordé sir Walter Scott, il était occupé à écrire sur un petit pupitre anglais de bois de citron, enveloppé d'une robe de chambre de soie grise. Le jour tombait de la fenêtre sur ses cheveux blancs. Il s'est levé avec un air très noble et m'a serré affectueusement la main dans une main que j'ai sentie chaude, mais ridée et un peu tremblante. Prévenu par mon oncle de l'offre que je devais lui faire d'un livre, il l'a reçu l'air très touché et nous a fait signe de nous asseoir.
« On ne voit pas tous les jours un grand homme dans ce temps-tiL lui ai-je dit ; je n'ai connu encore que Bonaparte, Chateaubriand et vous (je me reprochais en secret d'oublier Girodet, mon ami, et d'autres encore, mais je parlais à un étranger). — Je suis honoré, très honoré, m'a-t-il répondu :
je comprends ce que vous me dites, mais je n'y saurais pas répondre en français. » J'ai senti dès lors un mur entre nous. Voyant mon oncle me traduire ses paroles anglaises, il s'est efforcé, en parlant lentement, de m'exprimer ses pensées. — Prenant Cinq-Mars : « Je connais cet événement, c'est une belle époque de votre histoire nationale. » Je l'ai prié de m'en écrire les défauts en lui donnant mon adresse. — « Ne comptez pas sur moi pour critiquer, m'a-t-il dit, je sens, je sens ! » Il me serrait la main avec un air paternel ; sa main, un peu grasse, tremblait beaucoup ; j'ai pensé que c'était l'impatience de ne pas bien s'exprimer. Mon oncle a cru que ma visite lui avait causé une émotion douce ; Dieu le veuille ! et que toutes ses heures soient heureuses ! Je le crois né sensible et timide. Simple et illustre vieillard ! Je lui ai demandé s'il reviendrait en France : «Je ne sais pas », m'a-t-il dit. L'ambassadeur l'attendait, il allait sortir, je l'ai quitté, non sans l'avoir observé d'un œil fixe tandis qu'il parlait en anglais avec mon oncle.
Tout le travail de l'humanité qui fermente est le combat de Tordre contre la liberté. Elle marche vers leur accord. Le désir de l'être isolé est la liberté, le désir de l'être social est Tordre par besoin de protection. L'empire toujours croissant de l'intelligence amènera la société à ce point que nul désir de la liberté ne soit gêné et que Tordre l'assure invariablement.
L'histoire du monde n'est autre chose que la \ lutte du pouvoir contre l'opinion générale. Lorsque \ le pouvoir suit l'opinion, il est fort ; lorsqu'il la j heurte, il tombe.
L'art est la vérité choisie.
Si le premier mérite de Fart n'était que la peinture exacte de la vérité, le panorama serait supérieur à la Descente de croix.