‹ [Théâtre]Chapitre 203 sur 262 · DE LA POÉSIE EN FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE EN FRANCE

La poésie n'a en France qu'une langue imparfaite, circonscrite et prude. La lyre française n'a que la corde de l'élégie. Toutes les autres sont fausses ou absentes. Je les ai touchées toutes, on pourrait m'en croire.

Un fait n'est ni un mal ni un bien, c'est un fait seulement. Celui-ci ne vient pas, je crois, de ce

que les Français ne sont pas poétiques, car ils sentent Milton, Byron, Shakespeare, mais de ce que la langue des ménestrels a été gâtée dans le beau siècle de Louis XIV qui crut la former.

La France n'est ni poétique ni musicienne. Le Poète et le Musicien parlent ici à des exceptions, le Prosateur parle à tous. Il y a des gens fort estimables d'ailleurs qui ne distinguent point l'air de Malbrough de YOthello de Rossini, ni une note fausse d'une juste, et quand le peuple de Paris chante à l'unisson ses airs grossiers dans les rues, on peut se croire chez les Hurons plutôt qu'en France ; c'est encore pire en Angleterre, ce qui pourrait nous servir de consolation quant à la Musique seulement, car la poésie y est beaucoup plus universellement sentie qu'en France, où on la lit avec répugnance, parce que l'esprit de critique a étouffé l'enthousiasme ; et qu'on ne m'allègue pas l'exemple de Racine, c'est le Drame qu'on aime en lui et non la poésie qu'il y a laissée quelquefois malgré lui.

Les vers sont enfants de la Lyre, Il faut les chanter, non les lire,

a dit Le Brun le Pindarique ; tout est dans ce mot. Oui, il faut chanter. Homère avait ses rapsodes. A la suite d'un festin on chantait les adieux d'Andromaque et d'Hector ; un morceau court surtout, car la poésie comme la musique fatigue par sa durée ; comme l'émotion s'émousse par la durée, La Musique et la Poésie sont deux émotions semblables qui nous saisissent le cœur par l'oreille. La peinture, émotion qui vient des yeux, est plus

calme et plus durable par conséquent, l'autre est plus vive et plus courte. Le tort de l'imprimerie envers la Poésie a été de transporter son émotion de l'oreille aux yeux ; elle l'a perdue. Il n'y a personne (même un poète) qui ne soit glacé par l'aspect de quarante mille vers rangés deux à deux sans intervalles. La glace des longs poèmes est la transition d'un tableau à l'autre. Les grands Poètes l'ont toujours évitée, sentant que le charme, c'est le mouvement, et le tableau, le récit froid et détaillé n'appartient qu'à la prose : la poésie ne doit vivre que d'ellipses.

Mon avis est que tout morceau véritablement et purement poétique comme les Préludes de Lamartine ou la Jeune Captive d'André Chénier devrait être copié en manuscrit par des poètes auquels seuls il serait permis de les lire à haute voix. On n'entendrait alors la poésie qu'avec l'harmonie dont elle est inséparable.

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