ROYER-COLLARD
Dimanche, 30 janvier 1842.
En descendant de voiture, j'ai fait porter ma carte de visite à M. Royer-Collard par une femme
1 Alfred de Vigny se présenta plusieurs fois à l'Académie française, où il ne fut admis qu'en 1845. Sous ce titre : Mes visites cl V Académie, il avait noté tas scènes diverses et piquantes de cette odyssée si pénible à laquelle est condamné tout candidat à un fauteuil du salon académique. Ces scènes, qui mettent aux prises des personnages célèbres à différents titres dans un entretien presque toujours embarrassant pour les deux parties, donneraient sans doute une bonne comédie au public, si le public pouvait les entendre. Parmi celles où Alfred de Vigny fut acteur, et dont il a recueilli le souvenir, j'en choisis quelquesunes seulement, celles qu'il y a le moins d'indiscrétion à publier et qui ne feront de peine à personne, tout en offrant un vif intérêt. Seul, Royer-Collard, d'illustre mémoire, n'y figure pas sous des traits aimables. Mais la légende de cette visite d'Alfred de Vigny au philosophe hautain est bien connue et presque célèbre ; cet étrange accueil lui fut un avant -goût du discours d'installation que lui réservait M. Mole. Cette visite a donc un intérêt en quelque sorte historique : c'est ce qui m'a décidé à en donner les curieux et amusants détails, tels qu'Alfred de Vigny les a retracés dans ses Souvenirs. (Note de Louis Ratisbonne.)
qui était seule dans l'antichambre. Presque à l'instant est venu un pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la tête chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppé de la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel.
Voici mot pour mot notre conversation :
(Il était debout et appuyé à demi contre le mur.)
R.-C. — Monsieur, je vous demande bien pardon, mais je suis en affaire, et ne puis avoir l'honneur de vous recevoir ; j'ai là mon médecin.
A. de V. — Monsieur, dites-moi un jour où je puisse vous trouver seul, et je reviendrai.
R.-C. — Monsieur, si c'est seulement la visite obligée, je la tiens comme faite.
A. de V. — Et moi, monsieur, comme reçue, si vous voulez ; mais j 'aurais été bien aise de savoir votre opinion sur ma candidature.
R.-C. — Mon opinion est que vous n'avez pas de chances... (Avec un certain air qu'il veut rendre ironique et insolent.) Chances ! N'est-ce pas comme cela qu'on parle à présent ?
A. de V. — Je ne sais pas comment on parle à présent ; je sais seulement comment je parle, et comment vous parlez dans ce moment-ci.
R.-C. — D'ailleurs, j'aurais besoin de savoir de vous-même quels sont vos ouvrages.
A. de V. — Vous ne le saurez jamais de moimême, si vous ne le savez déjà par la voix publique. — Ne vous est-il jamais arrivé de lire les journaux ?
R.-C. — Jamais.
A. de V. — Et, comme vous n'allez jamais au théâtre, les pièces jouées un an ou deux ans de
suite aux Français et les livres imprimés à sept ou huit éditions vous sont également inconnus ?
R.-C — Oui, monsieur ; je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans; je l'ai déjà dit à un autre.
(Il voulait parler de Victor Hugo.)
A. de V., prenant son manteau pour sortir et le jetant négligemment sur son épaule, — Dès lors, monsieur, comment pouvez-vous donner votre voix, si ce n'est d'après l'opinion d'un autre ?
R.-C, interdit et s* enveloppant dans sa robe de malade imaginaire. — Je la donne, je la donne... Je vais aux élections ; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin.
A. de V. — L'Académie doit être surprise qu'on donne sa voix sur des œuvres qu'on n'a pas lues.
R.-C. — Oh ! l'Académie, elle est bonne personne, elle, très bonne, très bonne. Je l'ai déjà dit à d'autres, je suis dans un âge où l'on ne lit plus, mais où l'on relit les anciens ouvrages.
A. de V. — Puisque vous ne lisez pas, vous écrivez sans doute beaucoup ?
R.-C. — Je n'écris pas non plus, je relis.
A. de V. — J'en suis fâché, je pourrais vous lire.
R.-C. — Je relis, je relis.
A. de V. — Mais vous ne savez pas s'il n'y a pas des ouvrages modernes bons à relire, ayant pris cette coutume de ne rien lire.
R.-C, assez mal à l'aise. — Oh ! c'est possible, monsieur, c'est vraiment très possible.
A. de V., marchant vers la porte en mettant son manteau. — Monsieur, il fait assez froid dans votre antichambre pour que je ne veuille pas vous y
retenir longtemps; j'ai peu l'habitude de cette chambre-là.
R.-C. — Monsieur, je vous fais mes excuses de vous y recevoir.
A. de V. — N'importe, monsieur, c'est une fois pour toutes. Vous n'attendez pas, je pense, que je vous fasse connaître mes œuvres : vous les découvrirez dans votre quartier, ou en Russie, dans les traductions russes ou allemandes, sans que je vous dise : « Mes enfants sont charmants », comme le hibou de La Fontaine.
(Ici, Alfred de Vigny ouvre la porte, Royer^Collard le suivant toujours.)
R.-C., pour revenir sur ses paroles. — Eh ! mais je crois qu'il y aura deux élections.
A. de V, — Monsieur, je n'en sais absolument rien.
R.-C. — Si vous ne le savez pas, comment le saurais-je ?
A. DE V. — Parce que vous êtes de l'Académie et que je n'en suis pas ; je sais seulement que je me présente au fauteuil de M. Frayssinous.
R,-C. — Et quelles autres personnes ?
A. de V. — Je n'en sais rien, monsieur, et ne dois pas le savoir.
(Ici, il lui tourne le dos, remet son chapeau et sort sans le saluer ; tandis que Royer-Collard reste tenant la porte et disant : « Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer. »)
Vieillard aigri de se voir oublié, après avoir eu son jour de célébrité.
Jusqu'ici, plusieurs académiciens me donnent
une bonne comédie ; ils ne récriraient pas si bien qu'ils me la jouent sans le savoir.