VU M. DE PONGERVILLE
Dimanche, 5 avril 1846.
J'apprends par lui que l'Académie a nommé chancelier M. Vitet. Deux voix seulement m'ont porté.
Ainsi l'Académie a montré qu'elle soutenait M. Mole et me blâmait, en le nommant directeur.
L'Académie, ou un quart obscur et intimidé de l'Académie, a agi à l'aveugle et marché à tâtons. Elle n'a pas su que la cause de tout ceci était une vengeance politique dont Mole a été Y exécuteur.
Mais sans savoir que M*** était venu, le 5 janvier, me proposer un ignoble marché dans lequel je donnerais des éloges à la famille royale en échange de la pairie, et d'une pairie pensionnée, que j'ai refusée avec calme et faisant semblant de croire que c'était seulement une imagination de M*** et un rêve sans fondement.
Que je n'aie point dit comme je l'avais sur les lèvres : Vade rétro Satanas ! on doit m'en savoir gré.
Sans savoir ces détails, l'Académie a été témoin de l'accueil public fait par M. Mole, et devrait s'en tenir pour offensée. Elle l'était, en effet, le lendemain; mais, les intrigues, les caresses, les intérêts et, au besoin, les calomnies aidant, elle a tourné.
9 mai.
J'apprends que le roi a dit à son second secrétaire M. Lassagne, devant plusieurs ministres :
« Je suis très mécontent de la manière dont M. Mole a reçu M. de Vigny. Un homme honoré dans le pays ne devait pas être reçu ainsi. — Où est le droit de M. Mole pour se conduire ainsi ? il n'est pas homme de lettres, il n'a rien fait. Où est son droit ? Comment ose-t-il juger des livres, lui qui n'en peut pas faire ? — Comment reçoit-on ainsi un homme honoré du public et dont j'ai sanctionné l'élection ? »
io mai.
Il m'eût été facile peut-être de trouver des critiques très dures à prononcer contre la vie et les écrits de M. Etienne. Mais, devant sa fille, son fils et ses petits-fils affligés, c'eût été à mes yeux une mauvaise action.
Ce respect que j'ai eu pour le mort, d'où vient qu'on ne l'a pas eu pour le vivant ?