‹ [Théâtre]Chapitre 258 sur 262 · CODICILLE DE MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CODICILLE DE MON TESTAMENT

« Après avoir étudié et éprouvé l'excellence d'esprit et de cœur de mon ami Louis Ratisbonne, je l'institue et nomme propriétaire absolu et légataire de mes œuvres littéraires, sous toute forme, qui ont été publiées jusqu'à ce jour. Livres et théâtre n'auront, en l'absence éternelle de l'auteur, d'autre autorité que la sienne, et il y tiendra ma place en tout ;

« i° A cette seule condition qu'il ne sera jamais cédé par lui une édition nouvelle que par un traité stipulant que, cette édition écoulée, il rentrera, à l'expiration du traité, dans la plénitude de sa propriété ;

« C'est-à-dire qu'il pourra, sans conteste, en céder une nou-

velle édition dans quelque format que ce soit, même celui dans lequel viendra d'être imprimée la plus récente édition ;

« 2° Et sous cette condition encore, que jamais M. Louis Ratisbonne ne cédera à aucun éditeur la propriété entière de mes œuvres et la possession perpétuelle.

«Il sait que l'expérience a démontré que, pour exciter et renouveler la curiosité publique, les éditeurs souillent par des préfaces et des annotations douteuses, quand elles ne sont pas hostiles et perfides, les éditions posthumes des œuvres célèbres.

« C'est pour mettre à tout jamais mon nom à l'abri de ces insinuations littéraires flétrissantes et dangereuses que mon ami M. Louis Ratisbonne veut bien accepter ce modeste legs.

« Sa charmante famille ne se compose, jusqu'à présent, que de plusieurs jeunes filles en bas âge.

« Mais, s'il devient père d'un garçon, il lui transmettra mes instructions.

« Sinon, un gendre y suffira, ou bien un auteur de ses amis, soit poète, soit écrivain éminent qu'il choisira comme je le fais ici pour lui-même.

« Fait à Paris, le samedi 6 juin 1863.

« Alfred de Vigny. »

(fragments de l'alméh, roman)

Ze djoubish morgh wê rnahy aramideh Tlhawaditz pay derdamen xecnideh.

Tous les êtres créés jouissaient d'un sommeil paisible, et le malheur luimême était endormi.

Djamy, poète persan, Amours de Zuleïka.

Cette histoire commence au milieu des nuits paisibles, claires et froides du Saïd, nom arabe de la Haute-Egypte, dans Tannée de l'hégire 1212, que les chrétiens appellent Tan 1797, et que les Français nommaient alors Tan vi de la république, et dans le désert qui s'étend sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues des grandes ruines de Thèbes. La lumière de nuit était pure comme elle Test toujours sous ce beau climat ; mais comme l'horizon y est continuellement voilé par de légères vapeurs, ce n'était qu'au zénith seulement que l'on pouvait voir les larges étoiles de la zone tor-

1 Revue des Deux- M ondes, année 1831, t. IL

ride et les constellations inconnues à l'œil de l'Européen. Une terre inégale et blanchâtre, sans l'éclat de la neige, mais ondulée comme elle, s'étendait jusqu'à l'horizon comme une nappe immense dont rien ne rompait la triste uniformité. Cette sorte de mer immobile avait une lueur blafarde et mate, et partout s'étendaient des sables sans ombre. Seuls au milieu de la terre vide et stérile, s'élevaient deux colosses comme deux rochers dans l'Océan : ces figures énormes et d'inégale grandeur reposaient assises à côté l'une de l'autre sur des trônes de granit noir, larges comme deux collines1; à la lueur des étoiles, on pouvait distinguer leurs bras immenses s'appuyant sur leurs genoux réunis ; et dans l'air, à une grande hauteur, reluisaient leurs têtes mutilées, qui s'élevaient sur leurs épaules comme deux grandes tours ruinées sur deux montagnes voisines. Ces antiques statues semblaient régner sur le désert et lui imposer son silence : tout, jusqu'à l'air lui-même, était sans mouvement ; quelquefois seulement une brise soudaine et rapide, venue de la mer Rouge, faisait voler devant elle un peu du sable fin de la plaine ; et puis, comme si cette terre morte eût fait un vain effort pour s'agiter et revivre, tout retombait dans un éternel repos.

Cependant un bruit inusité s'éleva tout à coup dans cette nuit silencieuse, ce fut un tintement léger de sonnettes et de grelots, secoués par un mouvement fréquent et régulier ; une masse blanchâtre, qui courait rapidement, s'approcha des deux colosses et tourna deux fois à l'entour.

1 Le piédestal et le colosse (du sud) réunis pèsent i,305>992 kilogrammes (2,611,985 livres). (Note d'A. de V.)

C'était un petit éléphant blanc, de la moindre taille, qui passait avec un trot rapide et allongé ; un homme paraissait assis sur son dos, au milieu de plusieurs fardeaux élevés ; douze autres hommes couraient à ses côtés, un enfant était couché sur sa tête. Après avoir fait le tour des statues, l'éléphant fut arrêté par son guide entre ces deux colosses, et vers le socle du plus grand, qui a soixante pieds de haut, et dont sa trompe n'atteignait pas le pied. Une petite lumière rougeâtre brillait sur le sable ; elle éclairait l'intérieur d'une tente arabe plantée sur quatre piquets, et couverte de peaux de chèvre. Ce toit nomade s'appuyait contre la base immortelle et pesante de la statue de Memnon, et s'élevait à peine à la moitié de son piédestal ; les deux pieds réunis du colosse paraissaient comme un double dôme sur la tente qu'ils ombrageaient. A quelques pas, une longue lance était plantée dans le sable ; un large anneau de fer passé dans le bois de cette pique ployante et balancée comme un jeune arbre retenait la jambe d'un beau cheval, qui se mit à hennir en secouant sa crinière et frappant la terre de son pied libre. L'odeur et l'aspect de l'éléphant l'avaient effrayé, et l'influence qu'exerce l'approche de ce puissant animal sur tous les autres fut communiquée à deux chameaux, qui, se levant par saccades, passèrent leurs longs cols par-dessus la petite tente, et firent de vains efforts pour briser les licols qui les attachaient à des débris de monuments. Cet effroi ne jeta aucun trouble sous le toit des hommes ; personne ne parut hors de la tente, et le nouveau venu, après s'être laissé glisser sur le flanc de l'éléphant agenouillé, et l'avoir fait conduire à quelque

distance par les hommes de sa suite, entra seul dans la tente. Il souleva le tissu de peau de chèvre qui la formait et demeura debout sur le seuil sans entrer. Il vit alors ceux qu'il semblait être venu chercher, un homme et une jeune femme, placés en face l'un de l'autre, et dans la même attitude. Un vieillard grave était, non pas assis, mais ployé, les jambes croisées, sur le tapis qui régnait dans toute la tente, et fumait une longue pipe dont le tuyau formait autant de cercles et d'anneaux que le corps d'un serpent avant d'arriver au réceptacle du tabac, posé au milieu du cercle comme un vase ou un encensoir ; son aspect était vénérable par la noblesse de ses traits allongés et amaigris, l'expression de ses yeux noirs et bien fendus était fort douce ; mais le sourire de ses lèvres épaisses, trait particulier aux Arabes, était une sorte de convulsion sauvage qui, à la manière du tigre, découvre des dents luisantes que l'on croirait prêtes à mordre ; une barbe blanche et droite tombait en touffes inégales et désordonnées sur la poitrine nue de cet homme ; un schall était négligemment noué sur sa tête chauve, et un vaste manteau blanc, drapé autour de son corps avec un art connu des Orientaux seuls, cachait des membres nerveux et bruns, et des bras nus qu'il découvrait en parlant, et dont il montrait complaisamment la force.

Devant lui une jeune fille, d'environ quatorze ans, était si mollement couchée qu'on l'aurait crue endormie. Deux coussins d'une étoffe brune déchirée en plusieurs endroits soutenaient son bras et sa tête. Un grand voile de toile blanche tombait derrière ses cheveux tressés en longues

nattes, au bout desquelles pendaient de petites sonnettes d'argent, et des sequins d'or percés et attachés de distance en distance à chaque nœud des tresses. Tout son costume avait une forme voluptueuse et négligée, par on ne sait quel mélange de luxe oriental et de misère sauvage : une sorte de pantalon, d'une étoffe transparente, usée et ternie, laissait nue sa ceinture et son sein, et la couvrait jusqu'à ses pieds, très petits et posés à nu sur des souliers de bois ; à son cou pendaient des colliers ornés de mille petites figures et soutenant deux petites boîtes, dont l'une contenait selon l'usage un verset du Koran, l'autre des essences. La beauté régulière de ses traits était admirable, sa bouche était petite et sérieuse, ses yeux grands et doux étaient abaissés avec leurs longues paupières sur une sorte de mandoline arabe à long manche et à trois cordes, appelée tan-bourt qu'elle effleurait presque sans bruit du bout des doigts. Deux choses de la nature et de l'art s'unissaient cependant pour donner à cette jeune fille un aspect moins doux au premier abord ; son teint était absolument jaune, ses sourcils arqués étaient peints d'une couleur étrangère et noire appelée surméh et l'extrémité de ses doigts était rougie de ce hennéh 1 qui rassemble les nuances de la pourpre et du safran. Près d'elle étaient posées sur le tapis trois tasses d'un café fumant et une petite pyramide de riz. L'intérieur de cette petite demeure était éclairé par un œuf d'autruche suspendu au sommet de la tente et rempli à demi d'une huile odoriférante.

1 Le hennéh est un arbrisseau qui croît dans l'Inde, et est cultivé en Egypte, surtout aux environs du Caire. On broie ses feuilles séchées ; on en fait ensuite une pâte qui sert de teinture.

46o SCÈNES DU DÉSERT

A peine la jeune Arabe eut-elle aperçu un homme à l'entrée de la tente, qu'elle se leva comme une gazelle blessée, et jeta sur son visage un second voile de toile bleue, percé devant les yeux seulement, et assez grand pour la couvrir de la tête aux pieds, et cette élégante femme prit tout à coup la triste et sombre tournure de ces pénitents noirs qui, en Europe, accompagnent les enterrements. Le vieil Arabe lui lança un regard courroucé, qui semblait chercher les yeux de sa fille jusque sous l'abri sombre du borkô, pour lui reprocher d'avoir trop tardé à s'en couvrir ; puis il se hâta de reporter les yeux sur l'étranger, comme pour voir s'il avait eu le temps de contempler son enfant ; mais il fut rassuré pleinement par l'attitude froide et cérémonieuse de l'Indien. Celui-ci avait la tête inclinée sur sa poitrine, les bras croisés, et les yeux fermés comme plongés dans la plus profonde méditation. Son costume excita la surprise de ses hôtes ; son front, d'un noir rougeâtre, était couvert d'un turban de mousseline, à ses oreilles pendaient de longues perles, et de longs colliers à son col, ses jambes noires et ornées de cercles d'or étaient à demi couvertes par un caleçon de mousseline blanche, et, chose plus étrange, il avait revêtu l'habit uniforme bleu des Européens ; sur ce costume des Indes et auprès du cangiar de son pays pendait une épée française. .

Le vieux chef de tribu attendit quelque temps sans se déranger, ni faire le moindre mouvement, continuant de fumer paisiblement sa longue pipe. Cependant, s'apercevant que l'Indou demeurait obstinément dans la même attitude, et luttait avec

lui d'immobilité, il en conclut, avec justesse, que l'étranger attendait que le premier mot vînt du cheik ; il se décida donc à le prononcer, et, ôtant avec lenteur de ses lèvres le bout d'ambre de sa pipe, il articula gravement le Salam alicum des Orientaux, ou « La paix soit avec toi ».

L'Indien, comme mis en mouvement par ces deux mots, leva la tête et s'avança d'un air doux et paisible jusqu'au milieu de la tente, et pour y arriver, il lui suffit de faire trois petits pas ; là il s'inclina profondément, toucha la terre de ses deux mains et les porta sur son front pour accomplir le salam, ensuite prit la parole, et prononça de la gorge et d'un ton nonchalant et presque dédaigneux un long discours en langue de l'Indoustan, où le mot seul de Brahma fut intelligible pour le cheik. Mais celui-ci ne sourcilla pas, le laissa continuer jusqu'à la fin, sans témoigner par un seul regard ou par le moindre geste l'impatience de ne pas comprendre, et lorsque le nouveau venu eut fini sa harangue, il lui fit un geste gracieux pour l'inviter à s'asseoir, et lui montra une petite tasse pleine de café, en disant seulement cahoué, nom qui signifie force, et qui en donne aux habitants pour supporter les chaleurs de leur climat. L'Indien s'accroupit sur les talons sans répondre, tournant dans ses doigts, d'un air d'orgueil inexplicable, une sorte de petite ficelle blanche qui pendait de son épaule gauche à la hanche droite, et passait sur son habit militaire bleu. Il repoussa doucement le café qui lui était offert, comme si un scrupule religieux l'empêchait d'y goûter, et prit seulement avec les doigts quelques grains de riz et de sel qu'il porta sur ses lèvres, puis il accepta

une longue pipe que lui présenta l'Arabe, et tandis que la jeune fille, enveloppée de son manteau bleu et accroupie près de son père, semblait craindre de faire un mouvement, des nuages de fumée embaumée s'élevèrent à la fois des deux bouches et des deux tuyaux, de manière à former sur les têtes un nuage qui offusquait la timide lueur de la lampe. Le bruit des lèvres qui aspiraient cette vapeur fut longtemps le seul que l'on entendît, enfin le grave cheik parut se rappeler que pour savoir ce que voulait son hôte, il pouvait être bon de le comprendre ; et avec ce calme des Orientaux pour qui l'on dirait qu'il n'y a pas d'heures, à voir comme ils songent peu à les employer, il dit tout haut ce seul mot : Frank. Aussitôt sa fille se leva, et sortant de la tente, parla avec un ton de commandement ; une voix d'enfant répondit, on entendit un cheval partir, et elle rentra bientôt sous la tente de peaux de chèvre, s'assit sans parler, et ne cessa de tourner de son père sur l'Indou ses grands yeux noirs qu'on voyait briller sous l'épaisse toile de son masque, tandis que les deux graves personnages, recommençant à fumer de nouvelles pipes sans prononcer* une syllabe, presque sans remuer les yeux, passèrent ainsi toute la nuit, soit qu'ils fussent aussi indifférents et dénués d'idées que des pagodes de porcelaine, soit qu'ils demeurassent plongés dans des méditations aussi profondes que celles d'un fakir ou d'un ulémah cherchant à comprendre les soixante-dix mille incarnations de Vichnou, ou bien la mission de Mahomet, envoyé comme prophète, au rouge et au noir, selon l'expression du sage Âbu'l Feda.

Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. O infidèles idolâtres! je n'adore pas ce que vous adorez, et vous n'adorez pas ce que j'adore.

Al-Koran, chap. des Infidèles, écrit à la Mecque.

C'était, comme on Ta pu entendre, un jeune enfant arabe qui avait reçu les ordres laconiques du cheik par la voix de sa fille. Ce bel enfant, entièrement nu, et dont la tête seule était couverte d'une calotte rouge, sauta promptement sur la jument, toute sellée, qui était attachée derrière la tente, et qui se mit à bondir sitôt qu'elle sentit son pied dégagé de l'anneau de fer qui la retenait ; elle s'enleva et sauta trois fois, avec des mouvements onduleux et gracieux, comme pour délasser ses membres vigoureux de leur longue contrainte ; et puis-, après que son jeune cavalier eut pris sa lance de seize pieds et jeté un regard sur les étoiles, pour se diriger dans le désert comme un pilote sur la mer, la belle cavale partit au galop, et passa si légèrement sur le sable, que l'on aurait pu croire ses pieds garnis d'une enveloppe de velours ; on les entendait à peine retomber sur le sol, et elle

semblait se guider elle-même dans l'ombre, car la haute selle qu'elle portait enveloppait entre les arçons et son siège et cachait presque entièrement le petit Bédouin. Ce jeune et hardi cavalier, quittant les colosses de la plaine, que les Arabes nomment Tâma et Châma, tourna vers le sudouest pour trouver le chemin qui borde le désert ; et, remontant contre le cours du Nil, il traversa d'abord un petit bois d'acacias épineux, si clairsemés qu'on aurait pu les prendre, dans la nuit, pour des piques plantées à de grands intervalles ; une petite vallée poudreuse s'ouvrit au delà, il la passa rapidement ; ensuite il franchit sans hésiter une vaste enceinte de briques remplie de débris de colosses, embarrassée par des têtes et des membres de marbre et de basalte, qui semblaient dans l'ombre un champ de bataille de géants ; à la lueur des étoiles, il voyait à l'occident la chaîne libyque, qui s'étendait comme une muraille blanche, et lorsqu'il se trouva élevé sur un promontoire de poussière et de débris, il reconnut dans F air une masse noire et carrée, soutenue sur deux sombres pyramides, et formant une porte démesurée ; c'était le premier pylône1 du palais antique de Médinet-Abou, l'un des neuf villages de masures qui sont jetés d'espace en espace sur l'emplacement de l'antique Thèbes aux cent portes. Ces villages donnent leurs noms barbares à ces majestueux débris, aux pieds desquels ils rampent obscurément, et qu'ils souillent comme des ronces

1 Pylône, nom grec qui a été depuis longtemps adopté pour représenter à la pensée ces sortes d'arcs de triomphe dont le sommet est une terrasse et les deux piliers de larges obélisques. (Note d'A. de V.)

souillent le pied d'une forêt de chênes brisés. Pour arriver au vieux temple, l'enfant mit son cheval au pas, et commença à circuler lentement dans les routes tortueuses, étroites et obscures que le hasard a laissées dans ces entassements de- ruines, et que la nuit ne pouvait permettre de reconnaître qu'à l'œil exercé d'un enfant bédouin, et au pied intelligent d'un cheval arabe.

Tandis qu'il marche ainsi avec précaution, il nous est nécessaire de le devancer, et de nous occuper des habitants de ce reste de palais, habitants auxquels ceux de la tente avaient souvent recours, et qu'ils venaient trouver dans toutes les circonstances pressantes qui nécessitaient les secours de la médecine ou des autres sciences européennes. Nous remonterons un peu dans le passé, et nous y apprendrons à connaître les nouveaux personnages que nous devons rencontrer.

Deux des pères jésuites qui avaient succédé à la mission du père Brévedent en Ethiopie furent contraints à quitter ce pays par les inquiétudes sans nombre que leur causèrent le patriarche et les prêtres cophtes, dont la religion est celle de ce royaume ; ils furent heureux de se retirer sains et saufs, à travers leurs ennemis chrétiens et mahométans, et, descendant à grand'peine le cours du Nil, vinrent se cacher dans les décombres de Thèbes : remplis de persévérance, de courage et de finesse, ils parvinrent à gagner, à force de temps et de services rendus, la confiance des Fellahs des neuf villages des deux rives, et même d'une tribu d'Arabes pasteurs nommée Ababdèhs, et à établir une sorte de petite mission sur la rive gauche du Nil. Il est bien vrai qu'ils furent obligés

d'atténuer étrangement la rigueur des maximes du catholicisme, qu'ils voulaient établir au centre d'un pays mahométan ou schismatique ; ils avaient affaire à de rudes et superstitieux néophytes, qui les placèrent souvent dans l'alternative de faire céder leurs principes, ou d'être livrés aux Mamelouks qui gouvernaient despotiquement l'Egypte, et dont les pauvres pères se cachaient soigneusement.

On peut donc dire qu'il y eut conversion de part et d'autre, en ce sens que les Arabes arrachèrent de leurs pieux missionnaires des concessions secrètes et des permissions occultes dont les bons pères demandaient sans doute pardon à Dieu dans leur cœur, tandis qu'en échange ils accordèrent aux deux frères de Jésus les privilèges, successivement octroyés, d'enseigner les enfants et de dire secrètement la messe, pourvu qu'ils n'eussent pas de cloches, et ne s'avisassent jamais de parler aux femmes, sous peine d'être tués sur-le-champ par leurs maris ou maîtres, ce qui pensa arriver deux ou trois fois aux bons missionnaires que leur âge avancé ne put soustraire qu'avec bien des difficultés à l'inflexible jalousie orientale. Il était résulté de ces arrangements et de ces mutuels sacrifices une sorte de petit culte mixte, tout particulier, qui s'exerçait dans l'ombre ; une croyance vague et complaisante, qui n'était ni la religion romaine, ni la grecque, ni la cophte, ni l'arménienne, ni le schisme Jacobite, ni le Surien, ni l'Eutychéen, ni le Nestorien, ni le Sévérien, ni celui des Monophysites, cultes qui régnent dans l'Orient, débris épars du christianisme qui survivent à sa chute comme les débris des temples au pied des mosquées ;

mais c'était comme une sorte de moyenne proportionnelle trouvée entre la religion catholique et celle de Mahomet, demi-teinte entre les deux couleurs, demi-ton entre deux sons, point d'intersection, vacillant et indéterminé, montant ou descendant selon la circonstance, et selon que la fortune de la mission haussait ou baissait dans l'opinion. On verra par la suite en quoi consistaient les accommodements d'amis dont nous parlons, et cette sorte de sainte contrebande : elle faisait, par exemple, que les bons pères n'hésitaient pas à bénir les talismans musulmans et le Koran quand un Bédouin les leur apportait, de crainte qu'en désespoir de cause il ne les portât au santon du voisinage. Quoi qu'il en soit, d'abord médecins, puis religieux ouvertement, les deux pères, qui avaient nom Félix et Servus Dei, avaient établi leur chapelle et leurs personnes à Médinet-Abou, d'une manière aussi solide que quelque chose ou quelqu'un pouvait l'être en Egypte, sous l'empire aristocratique et militaire des Mamelouks, lorsque dans l'année 1793, le premier, qui était le plus jeune, fut emporté par la peste, dont il avait espéré guérir une pauvre famille de Cosséir, petit port voisin de Thèbes, sur la mer Rouge ; et à l'époque de cette histoire, il ne restait plus que le P. Servus Dei, comme timide pasteur du plus farouche et du plus perfide de tous les troupeaux.

L'excellent homme, qui avait jugé à propos de prendre ce nom latin, qu'il rendit célèbre et digne de figurer dans les Lettres édifiantes, en avait sans doute un autre dans le monde ; mais on n'en a jamais rien su, et il parut toujours l'avoir complètement oublié, n'ayant de sa vie laissé échapper

un seul mot qui pût marquer un souvenir d'un genre de vie différent de celui qu'il menait. Il s'était logé dans un de ces vastes et magnifiques souterrains de Thèbes dont les murs sont chargés de dessins bizarres et d'hiéroglyphes qui sont encore très mystérieux pour nous ; ce souterrain avait son entrée dans, l'immense cour du palais de Médinet-Abou, qui avoisine un vieux temple et un pavillon, ancienne demeure des prêtres égyptiens. Le temps l'avait rendu possesseur des ruines extérieures et intérieures de ce gigantesque édifice, avec d'autant moins de résistance que les misérables cahutes du village voisin étaient totalement abandonnées. Le pauvre moine se trouvait donc maître absolu de l'une des demeures des Pharaons et officiait dans le sanctuaire de la déesse Isis, se voyant ainsi souverain spirituel et temporel d'un palais auprès duquel tous ceux de Rome et de l'Europe entière ne paraîtraient que des chaumines enfumées ou des colifichets d'enfants. Cependant, quelque juste que soit l'enthousiasme qui nous porte à signaler ainsi la gloire de notre ami, nous devons dire qu'il n'était pas le premier religieux conquérant de ces magnifiques demeures ; elles portaient et portent encore les traces de tous les cultes qui furent en honneur dans l'Egypte : les chrétiens de la première Église de la Thébaïde avaient élevé une chapelle dans la cour du grand temple ; les musulmans en firent depuis une mosquée, après l'avoir purifiée avec de l'eau rose ; mais le temps renversa bientôt ce faible édifice avec ses croix et ses croissants au pied des ruines impérissables qui l'entouraient comme des fortifications ; il n'en resta que quelques belles colonnes

de granit rouge, d'un seul morceau, qui semblent placées là comme point de comparaison et de proportion entre le goût étroit, mesquin et joli de l'architecture moderne et la simplicité grandiose et la sublime beauté de l'architecture et de la statuaire antiques.

La nuit dans laquelle se passèrent les événements très simples que nous avons à raconter, était déjà très avancée, lorsque le P. Servus Dei sortit de son souterrain, portant une lanterne sourde dans une main, et dans l'autre un pot d'argile très pesant ; il monta dans les décombres, et, seul dans l'immense péristyle du palais découvert, il se dirigea d'un pas assuré vers le milieu du mur le plus grand, le mieux conservé, et le plus surchargé de dessins de batailles et d'offrandes religieuses. Là, il s'arrêta, et posant, non sans quelque peine, plusieurs pierres les unes sur les autres, il en fit une sorte d'échelle, au moyen de laquelle il s'éleva à la hauteur d'une grande figure d'Osiris, assis sur son char de victoire, et tenant d'une main les rênes de ses chevaux et de l'autre faisant un signe pacifique à une quantité de petits hommes dont la tête n'atteignait pas son genou, et qui répandaient en offrande, sous les roues de son char, une pluie de mains et d'oreilles coupées à ses ennemis. Le bon père, ayant posé sa lanterne à côté de lui, se mit à considérer le profil d'Osiris, dont l'œil était vu de face, comme un peintre regarderait un mauvais tableau qu'il serait chargé de réparer ; il examina quelque temps en silence la figure d'épervier qui formait la coiffure du divin personnage et, poussant un léger soupir, il demeura un moment les bras croisés à le considérer atten-

tivement. Enfin, prenant tout à coup son parti, il trempa et retourna longtemps un gros pinceau dans le pot qu'il avait apporté et, le retirant tout gonflé d une belle couleur d'ocre jaune, l'appliqua sur la muraille et dessina un demi-cercle autour de la tête d'Osiris ; puis, mettant tous ses soins à bien détacher le profil, et à cacher la tête d'épervier, il remplit la circonférence avec sa couleur pâteuse, de manière à former une sorte de lune derrière la tête et les épaules de l'ancien dieu de l'Egypte. Très satisfait de son ouvrage, il descendit de ses degrés de pierre pour l'examiner de loin, pencha à droite et à gauche sa tête chauve, et caressa son menton à barbe grise d'un air d'artiste consommé ; ensuite, remontant sur son échafaud et saisissant de nouveau son gros pinceau, il se préparait à corriger la main étendue du dieu, lorsqu'une voix forte fit retentir dans l'écho des péristyles un éclat de rire long et ironique qui fit tressaillir le bon missionnaire ; il retourna la tête avec un peu d'embarras, et vit en bas de son piédestal un homme dont la présence ne lui causa aucun étonnement mais un léger mouvement d'humeur.

— Mon cher ami, dit-il cependant en français avec douceur à ce jeune homme, j'ai eu bien des croix à porter à la suite de Notre-Seigneur, depuis que je mène la vie évangélique dans la domination des infidèles ; ces croix me sont venues de la part des mahométans et des schismatiques surtout. Je n'ai pas eu moins à souffrir de la part des libertins auxquels je tentais d'enlever leurs victimes; mais la croix la plus lourde pour moi serait de voir un catholique romain se rire ^d'un acte de

foi que j'accomplis dans toute la simplicité de mon cœur.

— Allons, allons, bon père, ne nous fâchons pas, répondit le nocturne visiteur ; vous y perdriez peut-être un peu, car le moment approche où bien des gens ici auront besoin de moi, et vous tout le premier. Jusque-là permettez-moi de m'étonner de vous voir devenu tout d'un coup peintre en bâtiments, et de vous demander si je puis vous seconder dans votre ouvrage mystérieux.

— Quant à me seconder, dit le père Servus Dei, je ne doute pas que vous n'en soyez très capable, car celui qui sait toutes les langues peut bien savoir aussi tous les métiers ; et en vérité, mon ami, quand vous me diriez que vous allez rebâtir le temple de Médinet-Abou, et le remettre en l'état où il était sous Sésostris, qui certainement est le Pharaon de l'Écriture, cela ne m'étonnerait point de votre part après ce que je vous ai vu faire. Mais je n'ai pas besoin d'aide en ceci : ce que je vous demande, c'est de ne pas me faire entendre un second éclat de rire comme celui-ci, qui m'a semblé tout à fait infernal, vraiment infernal, soit dit sans vous offenser, mon ami. — Sans vous offenser, reprit -il, en descendant de ses pierres et en serrant la main de cet homme, car vous savez que je vous aime déjà comme un fils, quoique vous me soyez tout à fait inconnu.

La main nerveuse et sèche du nouveau venu serra les petits doigts jaunes et maigres du père, et il s'écria avec un accent ferme, mais douloureux, qui pénétra jusqu'au cœur du missionnaire :

— Dieu veuille, mon père, que je sois inconnu à tout le monde ; moi et mes pareils ne devons désirer

que cette destinée-là. Mais le temps va venir où je courrais bien des dangers, s'il y avait des dangers pour un homme qui, au fond, ne se soucie guère de ce qu'il deviendra.

— Eh ! bon Dieu ! mon fils, dit le père alarmé, que pouvez-vous craindre dans cette retraite, où nous menons tout à fait la vie des anciens solitaires de la Thébaïde ? Les Mamelouks n'ont pas paru depuis qu'ils ont levé le myry de Tan dernier ; les habitants du Said sont très doux et accoutumés à vous. A présent, de quels dangers parlez- vous ?

— Oh ! n'importe ; ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Moi, voyez- vous, je suis toujours en voyage ; ce temps de repos n'était qu'une halte. Mais vous, père, préparez-vous aussi, car je me trompe fort ou ceux qui viendront n'auront pas grande sympathie avec vous.

— Qui doit donc venir ici, mon Dieu ?

— Des gens que je suis venu attendre, et que j'ai besoin de voir de près ; je ne puis vous les nommer, mais ils se feront bien voir et entendre ; et je vous le dis sur mon honneur, dès qu'ils seront venus, il n'y aura pas un seul cheveu de ma tête en sûreté.

— En ce cas, mon fils, dit le père en souriant, il faut compter sur la Providence.

— Nous sommes dans le pays de la fatalité, reprit l'étranger, qui en ce moment parlait français sans le plus léger accent, et nous verrons ce que l'un et l'autre amèneront. Qu'est-ce que cela me fait à moi ?

— Heureux ceux qui ont confiance dans le Seigneur et dont la conscience est en repos ! dit

le missionnaire avec résignation, mais cependant baissant la tête avec un air de préoccupation visible.

— Voilà! voilà les soupçons que j'inspirerai toujours, et vous ne pouvez vous en défendre, ajouta son interlocuteur avec un rire forcé ; mais cela m'est égal. Oui, pardieu ! cela m'est égal, ajouta-t-il en élevant les mains ; l'opinion des hommes m'est indifférente. Qu'est-ce que cela me fait ? ajouta-t-il après un repos.

C'était sa phrase favorite.

Le père Servus Dei fut effrayé de ces exclamations, et voulut éviter d'y répondre. Il y avait dans ce jeune homme quelque chose qui le déconcertait et l'intimidait sans qu'il se l'avouât luimême ; il remonta paisiblement, en apparence, sur son échafaud de pierre, et, prenant son pinceau, il se mit à barbouiller une croix dans la main d'Osiris avec la même couleur jaune, car il n'en avait qu'une. L'autre le laissa faire et se promena de long en large, les mains derrière le dos, dans la vaste cour pleine de débris où ils se trouvaient, marchant avec une vitesse qui suffisait pour faire reconnaître un Européen. Pendant environ un quart d'heure, on n'entendit que le bruit de ses pas, qui retentissait dans l'écho des mille piliers carrés qui formaient le grand péristyle ; enfin, vers la vingtième fois qu'il repassa devant la petite lanterne du missionnaire, celui-ci, se retournant un peu, le pinceau à la main, lui dit :

— Croyez- vous, mon fils, que ce soit une imprudence, d'après vos tristes prévisions, que de transformer cette figure païenne en un saint Jean, selon l'usage de nos pieux frères de la primitive

Église, qui n'ont eu qu'à ajouter une robe à ces images profanes d'Isis que vous voyez ici près, pour en faire une représentation assez passable de la sainte Mère de Dieu ?

— Eh ! mon Dieu ! mon bon père, reprit un peu brusquement l'interprète, car il n'était connu dans le pays que sous le nom de ses fonctions, usage assez général dans l'Orient, où l'on fait plus de cas du surnom que du nom, et cet usage favorise singulièrement l'incognito ; mon Dieu ! vous pouvez bien faire tous les petits barbouillages qui vous plairont sur la muraille, cela n'aura guère plus de conséquence aux yeux des Européens que les soldats que les enfants dessinent au charbon dans les rues de leurs villes.

Quoique visiblement choqué de la comparaison, le père ne perdit pas de vue la circonstance où il se trouvait et le mot échappé à l'interprète.

— Vous dites donc que ce sont des Européens qui doivent venir ? dit-il en regardant un peu en dessous la physionomie de l'étranger, que sa lampe et la clarté croissante du ciel éclairaient assez.

Celui-ci, sans chercher à se cacher, s'approcha davantage.

— Oui, dit-il d'un ton sérieux et solennel ; oui, ce sont des Européens, des Européens sans pitié, sans foi, sans loi, sans mœurs, sans gouvernement régulier, plus barbares que les Bédouins et les Mamelouks. Voilà ce que j'ai à vous dire ; tenezvous pour averti, et réfléchissez. J'ajoute à cela, une fois pour toutes, que si vous voulez quitter le pays, il y a à Cosséir un brick qui vous portera où vous voudrez.

— Quitter le pays ! dit le missionnaire avec

chaleur. Ah ! mon fils, ce n'est pas à soixantedeux ans, quand on en a passé quarante à étudier la langue, le caractère et les usages d'un peuple, que Ton songe à changer de pays, parce que ce pays change de maîtres. Et ne l'ai-je pas vu déjà en changer cinq fois ? N'ai-je pas vu Ibrahim, le premier qui renversa les pachas en 1746 ? N'ai-je pas vu le Cheik-el-Beled, le fameux Âly-Bey, qui se déclara sultan d'Egypte, prit la Mecque et battit toutes les troupes du Grand-Seigneur ? Cette main a touché celle de Dâher, son ami fidèle, en 1772 ; et j'ai été réduit à me cacher dans les tombes que vous voyez ici à Qournah, lorsque le brigand Mohammed lui succéda ; à présent je respire sous la protection de Mourad et d'Ibrahim, les Mamelouks. Eh bien ! pourquoi notre Sauveur, qui m'a tiré de la dent des tigres, m'abandonneraitil sous celle des loups ? J'accomplis son œuvre, je suis son soldat, son serviteur, et il ne délaissera pas celui dont les services remontent jusqu'au temps du révérend, et j'oserais même presque dire du bienheureux père Sicard !

— Vous avez raison, mon bon père, vous avez raison, restez ici. Moi, qui suis plus exposé, j'y veux rester aussi ; mais sou venez- vous que je vous ai averti.

— Et d'ailleurs, poursuivit avec la même vivacité le bon missionnaire, il se passera bien du temps sans doute avant que vos craintes se réalisent, et d'ici là la mission aura gagné et aura pris une attitude plus respectable ; nous aurons jeté des racines plus profondes par la protection de Mourad-Bey, que je regarderai toujours comme moins éloigné du royaume de Dieu que les autres

beys des Mamelouks. Mourad-Bey, je vous l'ai dit, m'a promis solennellement et avec serment qu'il me permettrait d'avoir une cloche.

Et voyant un léger sourire sur les lèvres habituellement sérieuses de l'interprète :

— Vous riez, mais vous ne savez pas de quelle importance est une cloche dans une mission ; ce fut toujours le désir le plus ardent qu'il y eut dans le coeur du P. Félix et dans le mien. Si nous avons une fois la cloche, nous pourrons appeler de loin notre petit troupeau, et je pourrai sans mentir nommer église ce qui ne serait qu'un débris de temple jusque-là ; une fois cette cloche suspendue, et il me sera facile de le faire, pourvu que Mourad tienne sa promesse, une fois que la cloche aura retenti depuis El-Acâlteh jusqu'à Med-Amoud1, qui doutera que la Sublime- Porte ne permette et ne protège ouvertement notre culte, comme en Syrie celui des Maronites, qui n'est autre chose que le culte catholique romain ? Cette opinion établie, les tièdes seront réchauffés dans leur foi ; vous verrez les ouailles accourir de tous les côtés, et la tribu des Beni-Ouassel pourra peut-être se joindre à celle des Ababdèhs ; dès que mon troupeau se sera accru à ce point, on n'osera pas refuser aux cheiks de ces tribus la permission de construire ici, où je suis, un petit autel, et vous qui savez tout et qui êtes, je crois, catholique romain, vous m'aiderez à orner le temple dû Seigneur. Il ne serait pas impossible qu'il nous vînt des vases sacrés de Cosséir ou par la caravane de Damas, et les Cophtes, qui se sont

1 Villages aux deux extrémités de l'emplacement de Thèbes. (Note d'A. de V.)

égarés et qu'on pourra faire rentrer dans le sentier de la vraie foi, sont déjà habitués aux rites du vrai culte ; ils ont des chapelains, des desservants, des...

— Tenez, bon père, voilà un enfant de chœur qui vous vient, interrompit l'interprète avec un rire caustique, en voyant s'avancer sous le premier pylône un beau cheval guidé par le petit Bédouin que nous venons de voir partir de la tente.

— C'est bien extraordinaire à cette heure, dit le père étonné, et, descendant de son échafaudage en jetant son pinceau, il marcha précipitamment au-devant de l'enfant, qui en un seul bond fut à terre. Le jeune Arabe ne salua qu'en posant sa main droite sur son cœur, et, faisant des gestes aussi composés, aussi graves et aussi lents que ceux d'un patriarche auraient pu l'être, il annonça dans sa langue que Yâqoub, cheik des Ababdèhs, avait reçu sous sa tente un Indou accompagné de ses esclaves, mais qu'on ne savait pas le sujet de sa mission, ni comment il était venu, parce qu'il ne parlait ni l'arabe, ni la langue des Francs ; que le cheik désirait la présence et les services de l'interprète et qu'il viendrait à la naissance du jour le consulter, si c'était son plaisir et son moment, car le caractère grave et la multitude des connaissances de l'Européen lui avaient acquis, dès son arrivée, une vénération presque superstitieuse de la part des cheiks et de tout le pays, qu'il n'était venu habiter que depuis six mois. Lorsque le missionnaire lui demanda quelle était là-dessus sa volonté, il réfléchit longtemps sur cette circonstance, et le débarquement d'un Indien sembla l'étonner : il interrogea l'enfant en arabe vulgaire, lui demanda depuis quand et

comment l'Indou était débarqué, mais ses questions furent inutiles. Enfin il s'écria :

— C'est le commencement, ce doit être le commencement ; qu'il vienne : puis, reprenant le style et la langue arabe avec la facilité d'un Bédouin et la prononciation fortement gutturale :

— Dis au cheik Yâqoub, père de Souleyman : Yousouf èl Terjmân vous attend demain à l'heure où les Croyants doivent lire le chapitre de l'Aurore.

Le père Servus Dei parlait moins bien l'arabe, qu'il avait appris pendant quarante ans ; cependant il s'en servait toujours dans ses relations avec les Bédouins et se faisait passablement entendre d'eux ; il emmena celui-ci à quelques pas, et lui dit en faisant de nombreuses parenthèses :

— Nous avons d'autres affaires à régler, mon enfant ; tu diras au cheik Yâqoub que rien ne m'échappe, et qu'il y a ici un génie qui me dit tout. Je sais que son neveu Souleyman vient d'épouser sa fille Zahra ; j'espère qu'ils se conduiront bien et en bons chrétiens, et ne manqueront pas de se présenter devant moi pour recevoir le sacrement du mariage et la bénédiction que j'ai seul le droit de donner ; entends-tu bien, mon enfant ? Moi seul, moi seul, il ne s'agit pas de consulter les fakirs ni les santons, qui sont des menteurs. — (Je t'ai déjà dit de t 'habiller plus décemment que cela, Taleb ; tu es ici tout nu dans une église, mon enfant ; ce serait tout au plus bon en plein champ.) — Oui, tu diras au cheik que si les deux époux ne se présentent pas ici, leur mariage sera nul devant Allah, entends-tu ? — comprendstu bien ?

L'enfant, immobile jusque-là, fit un signe d'intelligence.

— Et que Monkir et Eblis les attendent, s'ils ne viennent pas se présenter devant le prêtre de Issa \

Taleb répondit gravement par une citation du Koran :

— C'est Issa qui a changé une pierre en oiseau ?

— Oui, mon enfant, c'est cela même, poursuivit le père, et se tournant vers l'interprète, comme pour s'excuser : Ces pauvres gens n'en savent pas plus, dit-il en français, il faut bien parler un peu leur langage et hurler avec les loups, pour en faire un jour des brebis du bercail.

Puis reprenant sa harangue :

— Pour toi, Taleb, toi, je t'ai promis de te baptiser et de te faire enfant de chœur, mais tu es trop entêté, tu ne veux pas t'habiller ; à dix ans ! (tu auras dix ans au mois de Safâr 2, et tu ne portes pour vêtement qu'une calotte rouge sur la tête.) C'est honteux, Taleb ; va vite, et n'oublie rien ; surtout qu'ils n'aillent pas chez le santon. — Monte vite à cheval ; prends ta grande lance. Allons, saute. — Ce santon est un menteur, entendstu ? il ne passera pas le pont Al Sirât au jour du jugement, dis cela au cheik, entends-tu ? — Ah ! le voilà parti ! ouf, ils me donnent assez de peine ! ils ont la tête si dure, qu'il faut parler de notre sainte religion avec les noms du Koran de leur faux prophète, pour se faire entendre.

Et, l'enfant parti, le bon père, en s'essuyant

1 Nom arabe de Jésus. (Note d'A. de V.)

2 Ce mois de l'hégire correspond au mois de juin (vieux style) et de messidor, style républicain.

le front, revint, prit le bras de l'interprète, et se promena de long en large avec lui, comme pour se remettre de la grande fatigue qu'il venait d'éprouver ; il avait encore quelque scrupule dont il paraissait embarrassé, et dit en marchant :

— Ne soyez point scandalisé, mon ami, de ce que vous venez d'entendre : malgré leur amour fanatique de la fausse croyance, les Orientaux ont naturellement un besoin, j'oserais presque dire un instinct de religion qui ferait honte aux chrétiens, et j'ai pensé que, pour ne pas les heurter et pour les ramener, je ferais bien, par degrés, de leur parler leur langage ; car, à tout prendre, leur faux prophète (que Dieu confonde !) a cependant montré quelque respect pour la personne divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ : il dit dans le Koran, au chapitre de la Table, qui fut écrit à Médine, et qui contient cent vingt versets : « Allah dira à Jésus, fils de Marie : « Souviens-toi de la grâce que je t'ai faite et à ta mère. Je t'ai fortifié par le Saint-Esprit ; tu as parlé dans le berceau comme un homme de quarante à cinquante ans ; je t'ai enseigné l'Écriture et la science, l'Ancien Testament et l'Évangile ; tu as guéri les aveugles-nés, tu as ressuscité les morts, tu as fait des miracles que les impies disaient être magie. » C'est peut-être ce qui fait que ses sectateurs montrent tant de vénération pour la mère de Dieu ; ils l'appellent la mère du grand prophète Issa, et la révèrent jusqu'à faire empaler les Juifs qui osent blasphémer contre elle, tandis que des hommes élevés au sein du christianisme hésitent à lui rendre les honneurs et l'adoration qu'on lui doit ! Le saint sépulcre est un des termes de leurs

pèlerinages de dévotion : j'ai vu dans la cité sainte des pèlerins turcs allant sur leurs genoux et se traînant à terre depuis la porte jusqu'au saint tombeau, et, avant d'y entrer, ils ôtaient la laisse de leur turban : ensuite ils se prosternaient et faisaient de profondes inclinations en frappant le pavé de leur tête. Et, considérant aussi que le Grand Seigneur, parmi tous ses titres pompeux et magnifiques, se fait gloire du nom de protecteur et conservateur de la cité sainte, j'ai pensé que nous pouvions répondre, pour ainsi dire, à ces procédés que l'on pourrait regarder, en quelque sorte, comme des avances pour rentrer dans le giron de notre sainte mère l'Église. Le père Félix n'était pas toujours de mon avis sur ce point, et ce fut souvent le sujet de quelques douces contestations ; mais personne ne pouvait décider entre nous, car notre correspondance avec le père procureur des missions du Levant avait été totalement dérangée par les événements inouïs de la révolution de France, que je n'ai sus que par vous depuis six mois, et auxquels j'ai peine à croire encore.

— Ils vous seront confirmés bientôt, mon bon père, dit l'interprète en lui serrant la main ; oui, sévèrement confirmés. Vous m'aviez pris en amitié parce que, depuis longtemps, vous n'aviez plus personne à qui parler français ; eh bien ! vous aurez bientôt des Français pour soutenir la conversation avec vous et...

L'interprète fut interrompu par un gémissement sourd qui se fit entendre derrière le péristyle ; tous deux y coururent à grands pas, et distinguèrent un homme à cheval qui s'avançait lentement vers le grand temple qu'ils habitaient.

IL l6

Le missionnaire alla chercher sa fidèle lanterne, et, s'approchant timidement, reconnut un Mamelouk à l'élégance de son costume et à la richesse de ses armes ; mais il fut effrayé du délabrement et de l'accablement total du maître et du cheval : l'animal, fatigué, harassé, traînait avec peine ses membres couverts de sueur et de sang, où s'attachait la poussière comme une cendre délayée ; il tirait une langue haletante et écumeuse, et allongeait sa tête jusqu'à terre : le Mamelouk laissait pendre un damas attaché par un cordon d'or à son bras droit, dont la main semblait à demi séparée par un coup de sabre ; ses pistolets d'argent et sa carabine évasée tombaient aussi sur ses cuisses, à l'extrémité des longs cordons de soie qui les attachaient, comme des instruments inutiles qu'il ne pouvait plus manier. Il s'arrêta, et, malgré sa blessure, portant sa main gauche au poignard de sa ceinture, il s'écria :

— ' Chiens de chrétiens ! donnez-moi de l'eau.

L'interprète saisit d'une main son bras, et de l'autre la bride de son cheval, et lui répondit en arabe :

— Dis-nous d'où tu viens et tu auras de l'eau. Le reste d'orgueil du Mamelouk s'éteignait avec

ses forces, et sa menace en avait été la dernière lueur.

— Les beys sont vaincus, dit-il d'une voix étouffée, les maudits qui viennent ont les bras attachés les uns aux autres par des anneaux de fer. Laisse-moi gagner le désert et donne-moi de l'eau.

— Déjà ! dit l'interprète, Mourad-Bey déjà vaincu !

— Voilà une étrange nuit, il faut en convenir,

dit le bon père en présentant au Mamelouk l'extrémité d'une petite outre de peau de bouc. Tiens, mon ami, bois, nous secourons le pharisien et le gentil.

Le malheureux but avec une avidité effroyable l'eau que renfermait Foutre, sans reprendre haleine une fois, et ouvrant fixement des yeux ardents ; puis, il la jeta brusquement et, regardant encore en arrière, comme s'il eût cru voir l'ennemi sur ses pas, il donna quelques coups de talon à son cheval épuisé, et du tranchant de ses étriers blessa et coupa les flancs du pauvre animal, qui partit plus vite qu'on ne l'eût attendu, et ne tarda pas à se perdre dans l'ombre, du côté des déserts, au delà du vaste emplacement d'un hippodrome antique.

Les deux amis revinrent assez pensifs dans la grande enceinte du palais, et demeurèrent quelques instants sans parler, se regardant fixement l'un l'autre, mais ne voulant pas s'exprimer leurs sentiments. L'interprète se taisait parce qu'il ne semblait pas croire que ses paroles pussent être d'une grande utilité à un homme qui hésitait à suivre ses avis, et auquel, de son côté, il ne voulait pas se confier ; le missionnaire gardait le silence par un reste de respect humain qui l'empêchait de témoigner trop de frayeur en présence d'un inconnu. Ce fut dans cette idée qu'il affecta de revenir une troisième fois à son ouvrage favori ; et, reprenant son pinceau, il se mit à passer des teintes jaunes sur l'auréole de l'Osiris devenu saint Jean ; cependant il était visible que, cette fois, le pinceau ne donnait plus les touches hardies et larges d'un grand maître, mais au contraire se promenait mollement sur des

couleurs déjà empâtées, selon le terme des peintres, et ne faisait qu'accroître l'épaisseur de la couche d'ocre qui remplissait l'orbe de l'auréole. Le bon père Servus Dei poussa son air d'assurance jusqu'à fredonner un Magnificat et commencer en tremblotant un Salve Regina, puis il parla de choses toutes différentes de celles qui l'occupaient, et demanda, d'un air distrait et sans se retourner, si l'interprète n'avait point passé quelque temps aux Indes Orientales.

— A Séringapatam, dans le royaume de Mysore, répondit l'autre avec son indolence accoutumée, et sans la moindre affectation ; j'y ai fait connaissance avec le sultan Tippo-Saëb, et il me fit un accueil bizarre. Il était au moment de partir pour la chasse, cent éléphants étaient rangés sur la place de Séringapatam, sa capitale ; lorsqu'il parut, les souquedars crièrent : « Sa Présence, vos éléphants vous saluent », et les animaux fléchirent le genou trois fois ; le sultan était suivi de ses tigres de chasse trè$ apprivoisés et que l'on menait comme une meute ; ils étaient couverts d'un manteau traînant à raies d'or, et portaient chacun sur la tête un bonnet de drap. Tippo, avec sa figure presque noire, et vêtu de gaze blanche, s'avança tout seul, nous regarda tous fixement, et, sans rien dire, nous tourna le dos, monta à cheval, et partit pour la chasse.

— Et qui, nous ? dit le père impatienté en se retournant, qui étiez- vous ? qui êtes- vous ?

— C'est ce que vous ne saurez pas, à moins que d'autres que moi ne vous le disent, reprit l'interprète avec le même flegme, en se promenant encore de long en large.

— Comme il vous plaira, dit le père Servus Dei.

— Comme il me plaira, en effet, dit l'autre.

— Vous faites peut-être mal, reprit le premier.

— Mais peut-être fais-je bien, repartit le second.

— Je puis être plus utile qu'on ne pense, dit le missionnaire, tout en donnant force coups de pinceaux.

— Je puis être plus dangereux qu'on ne croit, répéta l'interprète, en marchant toujours du même pas et s'amusant à parodier les paroles de son interlocuteur.

— Vous êtes un plaisant, dit celui-ci en se retournant d'un air conciliant, car il ne demandait qu'à faire la paix.

— Je ne suis pourtant pas gai, je vous jure, répondit l'autre, et un nouveau silence commença.

Sans s'inquiéter le moins du monde de cette interruption, l'interprète tira de sa poitrine une petite montre d'or à double fond et, s'approchant de la lanterne, en prit la clef, et se mit à la monter gravement. Les mouvements reprirent leur battement régulier, et les aiguilles leur marche lente ; il les regarda avec une grande attention, et porta plusieurs fois la montre à son oreille.

— Allons, allons, dit-il, en s'adressant à la montre, puisque les événements recommencent pour nous, recommençons donc à compter les heures et les minutes des jours. A quelle heure sera célébré ce mariage demain, bon père ? Je vous conseillerais de vous presser, si vous me demandiez mon avis.

— Hélas ! dit le père, qui commençait à s'affecter sérieusement, la jeunesse rit et plaisante de

toutes choses, parce qu'un sang brûlant coule dans ses veines et qu'elle se sent assez de force pour recevoir le choc des événements ; mais lorsque l'inquiétude entre une fois dans l'âme d'un vieillard, rien ne peut la combattre, si ce n'est une grande confiance dans la Providence, car ses forces diminuent tous les jours.

En disant cela, il remit son pinceau dans le pot de couleur, et, s'asseyant sur les pierres qui lui servaient d'échafaudage, il baissa la tête, et soupira profondément.

L'interprète changea de ton subitement et, lui serrant la main dans les siennes, lui dit avec une voix émue et attendrie :

— Ah ! croyez, mon bon père, que je ne me plais point à vous tourmenter par de vaines prévisions, et que si je garde encore le secret de mon nom et de mon pays, c'est moins pour moi que pour vous-même, car aux yeux des gens dont j'attends la venue, vous seriez aussi compromis que moimême. Aussi criminel, ajouta-t-il avec un rire de mépris, aussi criminel de lèse-nation. Ah ! ah ! vous apprendrez bientôt ce que c'est que ce crimelà. Je vous en dis assez, mon père, pour que par la suite vous puissiez deviner ce que je suis, quand vous serez plus au fait des derniers événements de l'Europe ; mais je ne vous fais aucune confidence qui puisse vous compromettre et vous engager, je ne vous demande aucun serment, ne taisez rien de ce que j'ai dit, parlez de vos soupçons à qui vous plaira, je n'ai aucun droit à rien exiger de vous. Vous êtes libre, nous verrons ce que vous ferez.

On put voir à la lueur de la lanterne la rougeur

dont se couvrirent les joues du missionnaire. Il salua légèrement et ploya les épaules comme pour se résigner à une nouvelle humiliation, et dit avec douceur :

— Mon frère, je n'ai fait que bien peu de bonnes œuvres, mais je puis dire que je n'en ai jamais fait une mauvaise avec l'intention de nuire.

— Il faut pardonner, reprit l'interprète, en appuyant son doigt sur la manche de bure du père Servus Dei, il faut pardonner aux malheureux leurs craintes continuelles ; je vous affirme ici, mon cher père, que depuis longtemps je n'ai parlé à aucun homme avec autant de confiance que je le fais avec vous. A présent je vous demande, soit que nous demeurions encore quelque temps ensemble, soit que nous nous séparions, je vous demande de ne plus me parler de moi ; au premier mot que vous m'en diriez, je vous quitterais pour toujours, et ce serait avec la plus grande peine, car je ne désespère pas de vous être utile bientôt. Adieu, je vais dans ma cahute voir si je suis prêt en tout point à lutter contre l'orage, et préparer l'équipage d'un voyageur aussi perpétuellement en marche que le Juif errant. A demain matin, c'està-dire dans une heure ou deux tout au plus, car la nuit va finir.

En disant ces dernières paroles, il serra la main du missionnaire et le quitta. Il traversa à grands pas l'enceinte du palais ruiné, et, à quelque distance en dehors du second pylône, gravissant un petit monticule sablonneux qui s'étend en avant de la chaîne libyque, il entra seul dans une des cahutes de terre du village de Médinet-Abou, entièrement abandonné depuis plus d'une année.

Souvenez-vous de cette journée :

la peur vous faisait trouver la terre étroite pour fuir, et vous avez tourné le dos comme vaincus.

Al-Koran, chap. de la Conversion.

Le pauvre missionnaire n'eut pas un moment la pensée de s'aller coucher après le départ du compagnon de sa solitude; il ne songea même pas à reprendre l'occupation méritoire de sa peinture à fresque ; tout à fait abattu par la conversation qu'il venait d'avoir et par les tristes symptômes de guerre et de désastres qui étaient venus l'épouvanter, il demeura dans la position où l'avait laissé l'interprète ; et, posant ses deux coudes sur ses genoux et sa tête dans ses deux mains, il se livra aux plus amères réflexions. Le chagrin de voir en danger le saint établissement qu'il avait si péniblement formé et les germes de foi qu'il se flattait d'avoir jetés dans les cœurs, était le plus grave de ses soucis, et il cherchait dans son esprit de quel bouclier il pourrait s'armer pour protéger son troupeau naissant. Depuis la mort du P. Félix, il avait dû lutter seul contre les violences, les avanies, les vols à main armée

et les trahisons de toutes sortes des Mamelouks, des Fellahs, des Bédouins et des Cophtes ; à force de compositions, de douceur et d'art, il était parvenu à se maintenir à travers les passions opposées des tyrans et des esclaves, des infidèles et des schismatiques, à peu près comme un pilote habile maintient en pleine mer une frêle chaloupe, et, les yeux toujours attachés sur sa boussole, présente tantôt sa voile tout entière, tantôt la moitié, tantôt le bord seulement, aux vents qui viennent l'attaquer ; une autre fois Ta reploie et se laisse rouler au gré de la vague, puis profite d'un faible vent qui s'élève pour revenir au point qu'il occupait dans la carte marine ; et un moment après, se voyant emporté par les courants plus loin qu'il ne voulait, vire de bord tout à coup, met à profit le vent contraire, ne le reçoit qu'en partie, et, s'armant de l'air contre l'air même, s'avance en louvoyant vers le point qu'il veut conserver, et réussit enfin à garder sa dangereuse position. Mais le pauvre père voyait venir un nuage menaçant et inconnu dont il ne pouvait mesurer ni l'étendue, ni la profondeur ; il se perdait en conjectures pour deviner ce que ce pouvait être et quelle armée avait pu vaincre Mourad lui-même, ce redoutable bey qui partageait avec Ibrahim l'empire de l'Egypte ; il ne voyait aucune puissance voisine qui eût pu réussir dans une telle entreprise ; rien n'avait fait encore penser que la Porte voulût inquiéter dans son empire la féroce aristocratie des Mamelouks : il ne fallait donc pas attendre moins qu'une de ces grandes invasions par lesquelles, de temps à autre, un peuple se rue sur un peuple, une race écrase une race, efface ses lois religieuses

et humaines, réduit son langage au silence pour en faire une science morte, et recouvre la civilisation précédente de tout le poids de la sienne, comme une couche de terre, éboulée tout à coup, laisse à peine quelques arbres et quelques grands édifices montrer leurs cimes et leurs pointes au milieu des aspects nouveaux des campagnes rajeunies.

Lorsqu'il venait à se représenter Tune de ces inondations d'hommes, auxquelles l'Egypte n'était guère moins sujette qu'aux inondations périodiques du Nil, le pauvre moine considérait avec effroi le peu de surface et de résistance qu'offrait sa chétive personne au choc d'un pareil bouleversement. Pourrait-il seulement conserver la liberté de ses pratiques religieuses sous les nouveaux conquérants? Saurait-il du moins se faire entendre d'eux ? La seule langue européenne qu'il possédât était le français, sa langue naturelle ; et si les Anglais étaient les nouveaux maîtres qu'il devait attendre, son ignorance de leur langage, leur haine pour l'Église de Rome et pour la nation française l'exposerait à de grands dangers. Quelquefois il pensait que le terrible Djezzar, pacha de Saint- Jean-d'Acre, était celui dont la venue était ainsi annoncée par l'effroi qui le précédait toujours et lui avait fait donner le surnom de Boucher ; mais avec quelles armées aurait-il passé de la Syrie au Delta, du Delta au Saïd ? Les Druses et les Turkmans, réunis à toutes les forces des Ottomans du pachalik de Saint- Jean-d' Acre, ne lui auraient pas suffi pour traverser les déserts de Jaffa et s'emparer du Nil, depuis Alexandrie jusqu'à Thèbes. D'où pouvait donc venir ce nouveau Cambyse, qui faisait déjà fuir devant lui même les Mamelouks?

Dans la confusion de ses idées, le père ne songea pas une fois qu'il fût possible à ses propres compatriotes de descendre sur la terre d'Egypte : le peu qu'il savait de la révolution française lui avait laissé la douloureuse conviction que sa patrie était en proie aux déchirements intérieurs d'une guerre civile, et qu'entourée d'ennemis, harassée par ses propres convulsions, l'épuisement la rendait capable tout au plus de conserver ses frontières. Dans son inquiétude, il ne pouvait s'empêcher de songer aux fréquentes prédictions de l'interprète et à leur prompt accomplissement : loin que sa confiance en lui s'accrût par le succès, il ne pouvait se défendre au contraire de soupçons quelquefois injurieux à son compagnon du désert. Etait-ce par des voies naturelles et légitimes que cet homme, qui n'avait aucune relation avec qui que ce fût, avait su et raconté tout ce qui se passait sur le globe entier, et annonçait un événement qui se hâtait de venir vérifier ses paroles ? Quoique touché du mouvement d'épanchement et de sensibilité qui avait provoqué tout à l'heure ses confidences, le père les trouvait obscures, et se sentait troublé d'avance de la situation dans laquelle se jetait volontairement un jeune homme qui l'intéressait vivement et lui inspirait une compassion que les soupçons ne pouvaient détruire. Il y avait six mois qu'un brick léger et armé en corsaire, sans pavillon qui le distinguât, avait jeté cet inconnu seul à terre à Cosséir ; se trouvant dés son arrivée en relation avec les habitants, dont il parlait la langue comme s'il fût né à la Mekke, il était venu avec une troupe de Bédouins à Médinet-Abou, et s'était emparé de droit d'une

des cabanes abandonnées de ce village, avait fait au père Servus Dei une visite de voisinage, et, lui parlant dès l'abord le plus pur français, avait réveillé dans le cœur de ce vieillard ce besoin de confiance et d'épanchement que les Français éprouvent plus que tous les hommes. Mais, lorsque le bon père eut occasion de remarquer que les idiomes étaient comme indifférents à ce jeune homme, et que des gens de plusieurs nations diverses prenaient tout à coup, en l'entendant, le sourire d'intelligence d'un compatriote, il ne put se défendre de ce refroidissement involontaire que l'on éprouverait en découvrant qu'un homme, que l'on a reçu comme son proche parent, s'était présenté sous un nom supposé. Ses dernières confidences montraient une âme susceptible de quelques bons sentiments ; mais, s'il semblait s'avouer le compatriote des conquérants futurs, exposé à leur haine, cette délicatesse de ne pas vouloir faire l'aveu entier au père, de peur de le compromettre, était-elle bien sincère ? n'était-ce pas la honte d'un criminel qui se cache et veut se couvrir d'un beau voile ? Ce n'était pourtant qu'à regret que le missionnaire accusait dans son cœur ce mystérieux jeune homme, car il se sentait un grand penchant à l'aimer, quoiqu'il eût trouvé en lui une ironie habituelle de propos qui avait quelque chose de froid, de désespéré et de sinistre, et un goût de sophisme qui faisait de toutes les conversations autant de disputes au fond desquelles son opinion véritable était aussi impénétrable que l'était le lieu de sa naissance.

Le bon vieillard, ne cessant ainsi de balancer dans son esprit ses soupçons et ses penchants,

demeura, sur le compte de son compagnon, dans la plus complète incertitude, et elle lui arracha un profond et douloureux soupir. Résolu d'attendre la suite de ses actions pour asseoir un jugement sur lui, ses réflexions devinrent plus mûres encore lorsqu'il songea que cet homme était le seul qui eût avec lui ce rapport d'idées qu'une civilisation égale établit entre nous, et que depuis quarante ans il n'avait trouvé que lui et le révérend père Félix, ce missionnaire qu'il avait perdu, en qui il lui fût permis de répandre les pensées variées et fécondes de l'observation unie à l'instruction. Enfin le résultat des rêveries du bon moine fut celui où bien d'autres hommes sont arrivés comme lui, lorsqu'ils ont voulu porter la sonde dans le cœur de ceux qui les entouraient. Sa conclusion fut qu'il n'avait pas un ami.

Il leva les yeux sur les grands piliers carrés du péristyle, et contempla longtemps les hautes et majestueuses statues, coiffées encore de leurs tiares, qui se tenaient debout, adossées à chaque pilier, les bras croisés sur la poitrine, comme un rang de sentinelles silencieuses. La lumière douteuse de la nuit commençait à faire place à celle du jour ; on sentait s'évanouir par degrés la fraîcheur de l'ombre, et une sorte de vapeur étouffante annonçait l'approche du soleil de la zone torride. Une abondante rosée semait sur le sol et sur les pierres noires ou rougeâtres de petites lueurs innombrables qui étincelaient autant que des diamants, et comme en même temps les étoiles s'éteignaient au ciel, on aurait pu croire qu'elles en étaient tombées l'une après l'autre pour s'attacher à la terre. Les masses obliques du palais commençaient à prendre

cette teinte dorée qu'elles tiennent du soleil qui les calcine. Le bon père regarda tristement les murs comme des amis dont on va se séparer, car s'il était habitué à les considérer jusque-là comme son incontestable propriété, il ne prévoyait que trop que le moment était venu où il lui serait difficile de la conserver paisiblement. Il se leva tristement de son siège en pierre et, faisant lentement le tour des murailles, il s'inclina respectueusement devant chacune des croix fleuries des niches de saints creusées dans la pierre, et devant des dessins hiéroglyphiques que les solitaires, ses prédécesseurs, et lui-même avaient transformés en images de la sainte Vierge et de saint Marc, fondateur de l'église d'Alexandrie, qui fut envoyé par saint Pierre en Egypte pour l'établir. L'une des plus belles de ces représentations grotesques était autrefois un Osymandias foulant aux pieds deux Éthiopiens ; mais, comme on en avait fait saint Pierre écrasant Eutychès et Nestorius, les fondateurs du schisme qui porte leur nom, ce fut cette peinture qui obtint la plus longue station de notre pieux personnage : arrivé enfin au milieu du mur du midi sur lequel il avait cloué une simple et grande croix de bois, il se prosterna, le front contre terre, et demeura profondément absorbé dans l'extase d'une prière sincère et fervente.

Ce fut dans cette attitude que le trouva son compagnon. Ce jeune homme entra lentement dans l'enceinte découverte du temple, et appuyant sa tête contre le genou de l'une des cariatides, il attendit les bras croisés que le père eût achevé sa prière. Le jour naissant éclairait la physionomie noble et expressive, ainsi que le bizarre costume

de l'interprète ; ses jreux creux et ardents étaient pleins d'une pensée inquiète ; il était blond, et son teint, hâlé comme celui des hommes de mer, semblait fait pour être plus blanc, à en juger par la couleur plus claire de ses mains et de son cou à demi découvert. Son vêtement de drap bleu, le couvrant jusqu'au genou et serré d'une ceinture de cuir, était d'une forme très ample, et l'on n'aurait pu dire si c'était la blouse d'un marin de l'Europe ou la robe d'un Arabe ; mais ce qui décidait la question en faveur de l'Europe, citait un chapeau rond verni et luisant, de longs cheveux qui tombaient sur ses épaules formant une grosse queue que nouait un ruban noir ; on pouvait juger que ses cheveux avaient été poudrés, à la légère teinte blanchâtre qui n'avait pu totalement s'effacer. Il n'avait d'arme apparente qu'une sorte de coutelas recourbé, qui était un très grand poignard ou un très petit sabre et pendait à une chaîne en cuivre. L'ensemble de sa personne avait à la fois quelque chose d'européen et d'asiatique, qui donnait une juste idée de la double nature d'un interprète, et ne pouvait étonner dans le voisinage du port de Cosséir, où tous les Grecs, les Juifs et même les Arabes qui ont quelques rapports avec les consuls ou les commerçants européens s'empressent de mettre le chapeau rond, tirant vanité de leurs relations avec les peuples civilisés.

Il regarda quelque temps le père sans que sa figure exprimât autre chose qu'une observation attentive pour laquelle il semblait que tout son être eût été créé ; ses yeux fixes ne perdirent pas de vue la physionomie du moine absorbé dans sa prière, comme s'il eût voulu deviner si elle était

sincère. Il ne parut pas que ce spectacle lui donnât le moindre désir de s'agenouiller devant la croix, ni qu'une seule pensée religieuse résultât de sa méditation et de ses remarques ; au contraire, un sourire un peu caustique erra un moment sur le coin de ses lèvres, qui reprirent tout à coup leur expression sérieuse. Il tira de sa gaine le poignard recourbé qu'il portait, et, comme par désœuvrement, se mit à achever sur les murs les deux dernières lettres d'une inscription qu'il y avait sans doute gravée lui-même précédemment.

— Je fais aussi mes hiéroglyphes, dit-il au père lorsqu'il se releva. Popule mi, quid feci tibi ?

Et il continua en silence, sans ajouter aucune réflexion à la lecture de cette épigraphe, ne paraissant occupé que de la difficulté de tracer le point d'interrogation sur une pierre aussi dure. Le missionnaire, ne voulant plus revenir sur la conversation précédente et n'ayant l'air d'attacher aucun sens à ces mots latins, affecta d'être exclusivement occupé du mariage qui allait se célébrer dans la matinée, soutenant ainsi avec son compagnon cette petite ruse de conversation à laquelle leur fausse position vis-à-vis l'un de l'autre les avait habitués.

— Vous ne connaissez pas encore tous mes néophytes, Yousouf, dit le père ; je ne vous ai pas nommé encore le neveu du cheik Yâqoub, qui est pourtant un de ceux qui me donnent le plus d'espérance : il s'appelle Richesses-de-Dieu.

— Richesses-de-Dieu ! dit l'interprète avec la plus grande surprise ; mais, en vérité, mon père, vous avez des " noms d'une complication prodigieuse dans votre mission !

— N'importe, n'importe, mon ami, dit le bonhomme avec un léger mouvement d'impatience. La coutume des Arabes est qu'aucun enfant ne porte le nom de son père, et la nôtre est de leur en donner au baptême qui leur rappellent notre sainte religion ; ce jeune homme, par exemple, se nomme Souleyman, mais je voudrais donner à ses frères l'habitude de l'appeler d'un nom plus chrétien.

Là-dessus le père se mit à raconter comment, un jour que le jeune Arabe était malade, il lui avait jeté de l'eau sur la tête, et, par une innocente et pieuse supercherie, avait prononcé tout bas les paroles du baptême sur sa tête, le faisant ainsi chrétien malgré lui-même. L'interprète fit bien encore quelques observations malignes sur ce qu'il nommait escamoter une âme, et représenta au père qu'il ne pouvait regarder comme chrétien cet homme en qui la foi n'était pas alors bien vive ; mais le père Servus Dei cita, comme un exemple et une grande autorité, le trait de R.P. Bréveclent qui, pendant son séjour à Sennâr, en Ethiopie, fut appelé près d'une jeune Mahométane comme médecin, et, la voyant à l'extrémité, la baptisa sous prétexte de lui faire boire une potion salutaire, et lui donna ainsi l'éternité, n'ayant pu lui conserver la vie. Ensuite il fit à l'interprète le portrait moral de son prétendu néophyte.

— C'est, dit-il, le plus brave et le plus entreprenant des Bédouins Ababdèhs ; dans leur tribu, ces pauvres fanatiques admirent tant le feu surnaturel qui anime les actions hardies, qu'ils disent que deux anges lui ont ouvert la poitrine, comme jadis à leur prophète, et ont rempli son corps et son

sang des rayons du soleil1. Il est certain que ce jeune fou a bien mérité d'avoir pour femme (et Dieu veuille que ce soit la seule !) cette petite fille arabe, car on m'a raconté de lui des traits d'amour qui surpassent ce que l'on doit à une créature ; et même c'est là, soit dit entre nous, ce que je n'ai pu lui faire comprendre encore. On dit qu'une fois, au milieu du désert, l'eau vint à se tarir dans les outres que portaient les chameaux. Souleyman disparut de toute la vitesse de son cheval, et bientôt il revint lentement, nu-pieds, marchant sur le sable qui le brûlait, mais il tenait dans ses mains, pour Zahra, une jatte de lait, contre laquelle il avait changé tout ce qu'il possédait au monde. Un matin, un léopard vint à passer près d'elle ; Zahra l'avait admiré : il partit seul, il le poursuivit pendant sept jours dans le désert, loin des puits et du Nil, se nourrissant de la gomme qui découle des palmiers ; son cheval y périt, mais lui, il revint tout sanglant rapporter la peau tachetée que Zahra avait trouvée belle. On dirait que tant de passion épouvante la jeune fille elle-même, et je crois bien qu'une sombre jalousie est cachée dans cette flamme, comme un charbon noir au fond d'une fournaise. J'ai remarqué qu'elle n'osait témoigner un désir, ni montrer une crainte devant

i Al-Monteki Gjannabi dit que deux anges vinrent trouver Mahomet, âgé de trois ans ; ils portaient un bassin d'or plein de neige. Ils tirèrent Mahomet à part, l'emmenèrent sur une colline voisine, le couchèrent par terre, lui fendirent le ventre et lui ouvrirent ensuite la poitrine. Ils en tirèrent une certaine tache noire ; ils lui lavèrent après cela le corps avec cette eau de neige ; ils lui remplirent le ventre de lumière, et l'ayant refermé, le laissèrent dans le même état qu'avant. C'est à ce trait sans doute que le missionnaire fait allusion. (Note d' A. de V.)

cet ardent jeune homme, et qu'elle n'osait presque pas parler devant lui, victime de sa passion, esclave de son esclave.

Le bon père ajouta encore quelque chose des projets qu'il avait d'adoucir les mœurs de ces jeunes gensv lorsqu'une fois il les tiendrait sous la loi de l'Evangile ; mais voyant encore sur le visage de l'interprète le même rire qu'il y avait tant de fois remarqué avec chagrin, et qui semblait ne se manifester jamais que lorsqu'on formait un projet quelconque, il se rappela tout à coup les craintes qu'il venait d'oublier un moment, et, poussant un profond soupir, il s'écria :

— Je ne sais vraiment pourquoi la Providence nous a réunis, et pourquoi je me suis involontairement attaché à vous, car jamais deux hommes n'eurent moins de rapports que nous deux.

L'interprète, aussi calme après cette exclamation qu'avant, se contenta de tirer de sa poche une petite lunette marine, et en dirigea le point de vue hors du palais, vers le nord du désert, comme pour voir si celui qu'il attendait ne venait pas. Son vieux compagnon tourna involontairement la tête de ce côté, et plongea ses regards dans la plaine, sous le portique pesant du pylône, à demi enfoui dans le sable et les décombres.

— J'aperçois quelque chose de blanc, entouré d'hommes, qui marche vers nous, dit le missionnaire ; qu'est-ce que cela peut être ? dites-le-moi, mon ami.

L'interprète ôta un moment la lunette de ses yeux, en essuya le verre, et la posa de nouveau sous ses sourcils froncés.

— C'est un éléphant blanc, dit-il ; il porte un

homme, et un enfant le conduit monté sur sa tête ; ce n'est encore sans doute que l'envoyé indien. Je croirais volontiers que nous avons un peu de temps devant nous.

— Autant que mes faibles yeux me le permettent, reprit le vieillard en élevant sa main ridée audessus de ses sourcils blanchis, je vois une file d'hommes et d'animaux.

— C'est la tribu des Ababdèhs qui se retire, marche vers le Nil, dit Yousouf le drogman, ou Joseph l'interprète.

En effet, des yeux plus jeunes que ceux du missionnaire eussent pu, sans la lunette de son compagnon, distinguer à peu de distance la nombreuse tribu qui sortait lentement du bois d'acacias, derrière lequel elle avait campé cette nuit. Quelques cavaliers, drapés de manteaux blancs, armés d'une lance démesurée, s'élançaient en avant, et revenaient en tournant vers la lente file de bagages qui s'avançait d'un pas plus prudent. On pouvait distinguer des chameaux portant entre leurs deux bosses, comme dans une selle formée à cet usage, des femmes voilées et des enfants nus ; des dromadaires, plus légers, chargés de tentes, des sacs de blé, de dattes, de café, et des outres pleines de l'eau du Nil, si précieuse au désert. On voyait parfois une jeune fille marcher légèrement auprès de ces animaux, portant un enfant sur sa tête, comme un vase de lait, avec une grâce toute particulière à son pays ; une autre passait sans aucun vêtement, mais tenant avec soin sur son visage le masque de toile bleue, parce que la pudeur d'une fille arabe est surtout de cacher ses traits qui, seuls, dit-elle, la distinguent des autres

femmes. Quelques vieillards à barbe blanche suivaient sur de beaux chevaux, et laissaient pendre jusque sur le sable les longues pipes qu'ils fumaient en avançant ; des troupeaux de chèvres noires et quelques moutons à longue laine marchaient après eux ; et la nombreuse tribu, disparaissant et se montrant tour à tour dans les inégalités de ce terrain sablonneux, décrivit un grand cercle, et s'arrêta sur les bords du fleuve, dont le crépuscule commençait à découvrir les larges contours.

— Ces gens-là sentent l'approche de la tempête comme les oiseaux de mer, dit l'interprète en les lorgnant toujours ; ils vont mettre le fleuve entre eux et lui.

— Qui, lui? dit le missionnaire impatient, qui oublia sa résolution de ne plus questionner. En effet, il eût aussi bien fait de se taire, car l'interprète ne donna plus signe de vie, et demeura aussi immobile que les cariatides du temple, lorgnant toujours, jusqu'à ce que le cheik et les principaux de la tribu, conduisant l'Indien, fussent arrivés à vingt pas du pylône et des péristyles du palais ruiné. Là, toute cette troupe bigarrée et singulière s'arrêta tout à coup, et, comme voulant s'en retourner, fit tout à coup volte-face :

— Venez, dit l'interprète au père, venez voir un Indien adorer le soleil ; je suis bien trompé si cet homme n'est pas un brahme. Venez, je vous expliquerai sa prière.

Ils se hâtèrent d'aller au-devant de leurs nouveaux hôtes, et virent qu'en effet les Orientaux semblaient tous attendre la naissance du soleil, qui, en ce moment même, se montra dans toute sa gloire au-dessus de la chaîne arabique, comme un

énorme flambeau derrière un tombeau de granit bleu, et jeta sur le firmament azuré jusque-là des flammes qui le rendirent pareil à une fournaise ardente. L'astre immense et sans aurore but et dessécha tout à coup la rosée de la terre, qui en un instant devint brûlante sous les pieds et renvoya au ciel ses dévorantes chaleurs. Le Nil, comme si Ton eût arraché son voile, fut éclairé dans tout son cours et parut comme endormi au milieu d'une forêt d'obélisques, de statues tronquées, de pylônes debout encore, de portiques renversés, de môles carrés et inébranlables, de pilastres isolés, de chapiteaux sans base, de sofAtes sans portes et de murs penchés, dont les pointes, les têtes, les angles, les cylindres et les masses brillèrent subitement de mille nuances rougeâtres, grises, bleues, roses, noires ou dorées. A ce spectacle, le brahme fit un geste aux douze serviteurs indous qui l'accompagnaient, et ils se prosternèrent la face contre terre ; lui, se tenant debout devant eux, la face tournée vers l'orient, s'éleva sur la pointe des pieds en étendant les bras, et, le creux des mains tournées vers le ciel, il prononça cette prière :

— O soleil, œil du monde ! Dieu de la lumière, des planètes et de la vie ! venez, le dieu Vichnou emprunte de vous son éclat ; vous êtes pur et vous purifiez.

Et, prenant des mains d'un des sudras une petite soucoupe d'or, il versa en libation de l'eau, des fleurs rouges et de la poudre de santal.

L'Européen, comme impatienté de ces cérémonies, s'avança d'un air de mauvaise humeur vers l'Indien, au moment où il finissait sa libation, et le frappa sur l'épaule : le brahme se retourna

en rougissant subitement, et, comme s'il eût su parfaitement qu'il devait lui obéir, le suivit vers le temple de Médinet-Abou, avec une docilité qui rendit le père Servus Dei totalement stupéfait. L'Indou, suivi de ses sudras et de la famille arabe, marchait à pied près de l'Européen, comme un écolier auprès de son maître qui lui fait répéter sa leçon. L'interprète paraissait même réprimander ce nouveau venu, qui, parvenu à la grande enceinte ruinée que nous connaissons, tira de sa poche un portefeuille de satin blanc, qui en renfermait un autre de moindre taille ; dans le second était un troisième portefeuille parfumé.

— Il n'en finira pas, dit l'interprète en français au missionnaire.

Enfin, on vit sortir d'un quatrième sachet une petite lettre sur papier jaune, barbouillé d'une écriture tortueuse et confuse.

— C'est lui ! c'est bien lui ! cria l'interprète en souriant d'un côté de la bouche seulement ; tenez, père, voilà l'homme : lisez, si vous pouvez.

— Je ne sais pas bien, mon ami, si ma vue a baissé ou si j'ai oublié le français, mais cette écriture ne ressemble à aucune de celles que j'ai vues dans ma vie. C'est une suite d'et cœtera tortillés comme des serpents entassés dans un bocal.

— C'est tout simplement la main d'un homme d'action que l'écriture ennuie et qui se dépêche, lisez:

Le missionnaire lut :

«A sa Présence1 Tippo-Saëb, sultan de Mysore. — Liberté, égalité. »

1 Sa Présence. Ce titre équivalait dans les Indes au titre de Majesté en Europe.

— Liberté ! égalité ! quels sont ces mots-là ?

— Ce sont des mots, répondit l'interprète laconique; allez toujours.

Le père continua en épelant, hésitant mille fois, et secouru comme un enfant à l'école :

« Je suis sur les bords de la mer Rouge avec une armée innombrable et invincible, remplie du désir de vous délivrer du joug de fer de l'Angleterre. Envoyez à Suez un homme avec lequel je puisse conférer. <{ Bonaparte. »

— Le charlatan ! continua l'interprète, il n'a que trente mille deux cents hommes ; mais n'importe : probablement il s'en servira bien.

— Bonaparte ! je ne connais pas ce nom, mon ami ; est-ce un Italien ? d'où vient-il ? est-ce un Espagnol ? c'est un nom méridional.

— Oui, oui, papa, dit l'interprète, en lui frappant sur l'épaule, et lui parlant du ton que l'on prend avec un vieillard qui radote et auquel on accorde tout ce qu'il dit. Oui, oui, vous avez raison. Ne vous en inquiétez pas trop, vous saurez tout cela bientôt. Il s'agit à présent de savoir ce qui se passe dans le Vostanieh \ et d'envoyer un Ababdèh à la découverte.

Il répéta cette demande en arabe au cheik Yâqoub, qui se contenta de deux gestes pour réponse ; ôtant lentement sa pipe de sa bouche, il montra sa tribu en sûreté sur la rive droite du Nil, et jetant les yeux vers le nord, il indiqua un point blanc qui s'agitait dans la plaine comme les ailes

1 Moyenne-Egypte. (Note (TA. de V.)

d'un papillon ; ce point grossit rapidement et devint le manteau flottant d'un Arabe, enfin un Bédouin à cheval, puis Souleyman, fils du cheik, en aussi peu de temps qu'il en faut pour lire le récit de son approche.

Le voir, c'était déjà l'avoir près de soi ; aussi prompt que le vent enflammé de son pays, il arriva sur ceux qui l'attendaient, comme s'il eût été emporté par le galop effréné de son cheval, et l'arrêtant tout à coup à la manière des Arabes par la subite secousse d'un mors déchirant, on vit cet animal superbe, raidissant ses jarrets vigoureux avec un effort pénible à voir, glisser dans un long espace jusqu'aux pieds d'Yâqoub qu'il couvrit d'un nuage de poussière.

L'aspect du jeune Bédouin était étrange et sauvage : debout sur ses larges étriers, et assis sur le rempart élevé de sa selle orientale, tenant à peine l'extrémité de ses longues rênes séparées, il jetait autour de lui des regards farouches ; ses cheveux noirs à demi crépus formaient trois larges touffes sur sa tête, entourée d'un petit turban tissu de poils de chameau ; son teint presque noir, son nez aquilin, ses lèvres épaisses, évasées et faisant la moue : tous ses traits annonçaient l'homme du désert, un vrai fils de la race nomade. Un manteau large et blanc l'enveloppait tout entier, et ses deux extrémités flottantes derrière lui pendant sa course semblaient être deux larges ailes ; il portait à l'arçon de sa selle une sorte de sac d'où tombaient sur le sable des taches rouges et larges.

— Que m'apportes-tu, Souleyman ? dit le cheik.

Celui-ci, sans répondre, saisit son offrande par

cette longue touffe de cheveux que tout Musulman laisse croître sur sa tête, afin que l'ange Azraël l'emporte après sa mort chez les houris ; il la secoua en l'air avec mépris, et la jeta sur le sable, où elle entra en roulant. L'Européen détourna la vue un moment ; ensuite il se fit effort et reporta les yeux sur ce jeune homme dont la main était rouge comme celle d'un boucher. Il ne put s'empêcher de sourire ironiquement en regardant le missionnaire, qui se hâta de dire :

— Ne soyez pas étonné de cela ; malheureusement ce sont là des mœurs du pays, et d'ailleurs je crois que Richesses-de-Dieu n'a tué qu'un Mamelouk, mais je vous jure que ce jeune homme est d'un naturel très bon.

— Il n'a pas eu grand'peine à venir à bout de son ennemi, reprit l'interprète, faisant rouler cette tête avec le pied, car c'est ce pauvre diable auquel nous avons donné à boire. Mais ils ont leur honneur qui ne ressemble pas au nôtre.

Cependant l'assertion du père ne paraissait pas dénuée de vraisemblance, car le jeune Arabe descendit lestement de cheval, dit quelques mots à son père d'une voix très douce, et s'en alla tranquillement attacher son cheval et puiser de l'eau dans le grand fleuve, avec la simplicité et la docilité d'une jeune fille.

La nouvelle qu'il donnait si paisiblement, et qui était reçue de même par la famille, agita beaucoup plus les deux Européens.

— Avez- vous entendu ? dit le missionnaire inquiet.

— J'ai entendu très clairement, répondit son compagnon, que l'on a jeté de la poussière des

minarets, mais je ne comprends pas très bien ce que cela veut dire.

— Qu'il y a un grand danger pour tout le pays ; les Égyptiens s'avertissent ainsi de village en village depuis des siècles.

— Allons ! je ne l'attendais pas si tôt ! Je vais continuer mon rôle ; mais il sort un peu de la comédie pour tourner à la tragédie, mon père.

En disant cela, il s'éloigna seul et se mit à marcher à grands pas dans le sable, avec la détermination d'un homme qui sait bien où il va.

Les uns s'en moquèrent ; les autres dirent : Nous vous entendrons une autre fois sur ce point.

Actes des Apôtres.

Le père Servus Dei se sentit plus à Taise dès que son compagnon l'eut quitté ; il respirait toujours plus librement en son absence. N'ayant plus à rougir devant un Européen (témoin trop éclairé) des petites concessions qu'il faisait à l'Orient et à ses usages, il s'accroupit les jambes croisées devant ses hôtes Bédouins et devant l'Indou. La famille entière du cheik Yâqoub forma un cercle autour de lui, à l'ombre des murailles immenses du grand temple, que le père nommait son église. Il s'était tellement fait aux coutumes du pays, que sa physionomie avait pris l'expression, et son corps les attitudes d'un Arabe du désert. Chacun des Bédouins roulait dans ses doigts, en parlant, les grains d'un chapelet ; le missionnaire roulait aussi le sien qui n'avait d'autre distinction qu'une petite croix en cuivre suspendue au milieu. Espérant toujours les amener par degrés à sa fervente croyance, il faisait ainsi de continuelles avances et ne doutait pas de ses progrès dans leur âme, comme nous l'avons déjà vu. En ce moment, il avait quelque inquiétude et tournait souvent la

tête du côté du pylône, à travers lequel on voyait, comme dans un cadre rouge, Thèbes entière et le cours du Nil, jusqu'à l'horizon du nord. Cependant cette préoccupation cessa dès qu'on se fut mis à boire le café, servi par des femmes à demi nues et à demi voilées, et s'effaça presque totalement dès qu'il eut commencé à parler à ses néophytes ; la présence d'un Indien l'anima même au point qu'il s'imagina pouvoir le convertir, et se prépara à redoubler d'éloquence. Il parla pendant deux heures consécutives sur le sacrement de mariage, avec une conviction profonde. Il divisa son sermon en quatre points contre l'usage, afin de pouvoir suivre son système de politesse envers Mahomet. En conséquence il prit, pour texte du premier point, le paragraphe de l'épître de saint Paul aux Éphésiens : L'homme abandonnera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme ; pour texte du second point, le verset du Koran, tiré du chapitre des Femmes, écrit à Médine : 0 peuple, craignez votre Seigneur, qui a créé V épouse de V homme de sa côte. Épousez celle qui vous agréera. Le bon père jésuite eut soin de supprimer la suite qui porte : Ou bien les esclaves que vous aurez achetées. Le troisième point eut pour texte ces paroles de la Genèse : Or Jacob ôta la pierre du puits, fit boire le troupeau de Rachel et V embrassa en pleurant ; et le quatrième point ces mots du Koran, au chapitre de la Table : Jésus, fils de Marie, je t'ai fortifié par le Saint- Esprit. D'après ces bases, on peut se figurer ce que fut son sermon, dans lequel il s'attacha à démontrer à ses graves et patients néophytes : i° qu'ils étaient chrétiens, et même l'avaient toujours été de père en fils, depuis le commencement

du monde, puisque la Bible renfermait l'histoire de leurs pères ; 2° il leur démontrait non moins clairement que Mahomet avait toujours été bon chrétien, comme le témoignaient les nombreux passages du livre qu'il cita en abondance, et dans lesquels Mahomet raconte même plusieurs miracles de Jésus, négligés par les Évangélistes, comme par exemple d'avoir formé un petit oiseau avec de la boue et l'avoir animé ensuite, avoir fait descendre du ciel une table chargée de mets, etc..

Le bon père fut assez satisfait de l'effet de son discours : ses néophytes ne cessèrent de l'écouter avec attention, les uns fumant avec gravité, les autres mâchant de l'opium ou de la gomme, et tournant leurs chapelets. A chaque interruption du prédicateur, le cheik criait Allah! en levant au ciel ses grands yeux, et ses enfants répétaient Allah! les uns après les autres. Souleyman surtout, assis sur ses talons, les genoux réunis/ et se tenant ainsi en équilibre sur la pointe des pieds, à la manière du pays, avait croisé ses mains sur sa poitrine, et ne cessait de soupirer avec une ferveur qui avait quelque chose de farouche. Lorsque le discours fut fini, il étendit ses bras et s'écria en se levant : Allah! el Allah! Mahomet e rasoul Allah! «Dieu est Dieu ! et Mahomet est son prophète ! » Conclusion du sermon à laquelle le père ne parut pas s'attendre. Il arriva aussi que le plus petit des enfants, Ababdeh Taleb, se glissa nu et roulant dans la poussière comme un petit serpent, et feignant de jouer au soleil avec des cailloux ; mais il parvint à voler un petit reliquaire dans la poche du père Servus Dei sans que personne s'en aperçût. Le missionnaire ne le sut qu'en cherchant

sa relique pour la montrer en témoignage à la fin du dernier point, et sentit un léger mouvement d'humeur en se voyant ainsi privé d'un de ses moyens de conviction les plus efficaces. A cela près, tout se passa dans Tordre ; mais le bonhomme sentait quelque inquiétude en voyant arriver successivement plusieurs des cheiks Ababdèhs, qui, tant que dura son discours, entrèrent et s'assirent silencieusement, formant de nouveaux cercles en dehors de son cercle, et ne donnant du reste aucun témoignage d'impatience ou d'ennui. Était-ce pour écouter le prêtre chrétien ? il ne pouvait guère se flatter de ce succès imprévu. Était-ce pour la cérémonie nuptiale chrétienne ? l'épouse ne paraissait pas, on avait même renvoyé par un geste toutes les femmes, filles et esclaves que l'on apercevait à l'ombre d'un petit bois d'acacias épineux, occupées à traire deux chamelles. Le père, voyant le nombre des cheiks et de leurs fils accru peu à peu jusqu'à près de soixante, commença à se trouver un peu interdit, et vit sans déplaisir, pour la première fois, que l'interprète était revenu se placer derrière lui, debout et sans parler.

Le sermon était fini ; on se taisait. Il prit son parti, et dit au cheik Yâqoub : « Salam alicum1. Allons-nous commencer ? »

Le cheik ôta sa pipe et dit : « Nous allons commencer. » Alors il déroula un petit rouleau d'écorce de palmier préparée pour écrire, il prit aussi une sorte de pinceau noir, traça au bas un petit barbouillage carré de droite à gauche, avec des points au milieu. Il passa le rouleau et le pinceau à tous les cheiks qui signèrent successivement.

1 La paix soit avec toi.

« Je ne croyais pas que les Arabes eussent leur contrat de mariage », dit l'interprète dans ses dents.

Le père Servus n'osait pas répondre et regardait.

Le çheik fit signe à deux jeunes enfants noirs et nus dont la tête était couverte de calottes rouges, et ils coururent hors du péristyle du temple. Un instant après ils revinrent, conduisant une petite jument naissante, toute faible et gracieuse, qui pouvait à peine se porter sur ses jambes grêles et trop longues : une belle cavale libre et sans frein la suivait d'un air inquiet, la léchant ou la mordant doucement sur la crinière, comme pour la soutenir. On la plaça au milieu des Bédouins, et le cheik lut à haute voix :

«Je jure par l'Aurore, par la dixième nuit du mois djemady-el-Aouel, par le pair et l'impair, et par l'arrivée de la nuit, que la belle Tarriba est fille de la rapide jument Sobba, qui couvre la terre de sa queue, issue de Lazaz, qui dépassait le simoun ; de Mortagjez, plus vive que le tonnerre, issue elle-même d'Aldoldol, fille unique d'Al-Borack, la divine, jument du Prophète. Alla Kerim1. »

La tribu répéta Alla Kerim; et la belle cavale grise, comme si elle eût attendu la fin de la cérémonie, saisit dans ses dents la crinière naissante de sa fille ; on lui permit de la soulever et de l'emmener sur la fine poussière du désert, comme pour lui apprendre à la fouler aussi légèrement qu'elle.

Lé, pauvre père n'eut pas de peine à reconnaître là une de ces insolences perfides, si communes aux Arabes dans leurs relations avec les chiens de chrétiens, et, n'étant pas le plus fort, il n'osa rien dire. Mais son amour-propre et sa bonne foi

x Al-Koran, chap. de V Aurore. (Note d'A. de V.)

furent si cruellement blessés de cette avanie qui lui était faite en présence de l'interprète, qu'il baissa sur sa poitrine sa vieille tête tremblante et sa barbe grise ; son front chauve, ridé, et habituellement pâle et jaune, était devenu d'une excessive rougeur, qui se faisait remarquer jusque sur la peau luisante de son crâne : il se retourna et s'approcha de la muraille comme un enfant honteux, et enfin il pleura.

L'interprète s'avança vers lui, et remarquant les grosses larmes qui roulaient sur la barbe du vieillard, lui serra la main avec force.

— Venez, venez, lui dit-il brusquement, ces gens-là ne valent pas la peine que vous vous donnez. Cela fait mal de voir pleurer un brave homme comme vous.

Le bonhomme, tout à fait abattu, se laissa emmener sans résistance, et marchant à demi courbé, s'appuya sur le bras de l'interprète, comme il aurait pu faire sur celui de son fils. Il était tout pensif et ne disait rien ; il ne voyait même pas trop le chemin qu'on lui faisait prendre ; et son guide, le soignant avec une attention toute filiale, fut obligé plusieurs fois de recouvrir la tête du père avec son capuchon, et n'oublia jamais de le conduire à l'ombre ou d'un petit bois d'acacias, ou des. pans de murailles, ou des murs de temple, ou des colosses tombés ; il regardait avec un intérêt triste ce pauvre vieillard infirme, jeté tout seul, dans un désert, au milieu des barbares, sans autre appui que sa foi, et voué à une seule idée, dans laquelle il était trompé, celle de son prosélytisme.

Tous deux marchaient silencieusement dans ces grandes solitudes, et s'arrêtèrent au pied des

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