‹ [Théâtre]Chapitre 259 sur 262 · IL · texte numérisé non relu

IL

rochers calcaires qui forment la vallée des tombeaux. Ce ne fut qu'en cet endroit que le missionnaire s'aperçut qu'il avait marché : il s'arrêta, et essuya la sueur de son front.

— Mais où allons-nous, mon ami ? dit-il. Je ne suis jamais venu ici depuis quarante ans que j'habite ce pays. Arrêtons-nous un peu, j'avoue que je suis fatigué.

Il s'appuya en même temps contre un rocher.

— J'avoue aussi que la légèreté de mes néophytes m'a un peu ému, et Richesses-de-Dieu luimême, qui avait tant de zèle ! Mais je sais d'où cela vient ; ils auront vu le santon.

— Il y a donc un santon près d'ici ?

— Hélas ! oui. Un Beelzébuth, qui les fait retomber dans le péché tous les jours, et détruit mon œuvre évangélique.

Comme il parlait, on entendit un bruit sourd et lointain, comme un coup de tonnerre, qui fut répété cent fois dans les souterrains de la chaîne libyque. L'interprète regarda son vieux compagnon d'un œil ferme et animé.

— Que pensez-vous de cela ? dit-il ; connaissezvous ce bruit-là ?

— Mais serait-ce... ? dit le père en balbutiant.

— Le canon, dit l'interprète. Montez, montez vite, et vous verrez ce que ma lunette m'a fait apercevoir, il y a une demi-heure.

Le vieillard était trop troublé pour répondre, et ils suivirent un de ces larges sentiers à pente insensible, ouverts dans le roc par les mains gigantesques des Égyptiens, pour faire glisser, jusque dans la plaine, les colosses qu'ils taillaient dans le cœur même de la montagne.

Il est un rapport qui semble impossible à saisir, c'est celui d'un ouvrage de littérature avec le cœur de son auteur.

Quelques écrits, empreints d'une noire tristesse, sont venus nous étonner lorsque nous pensions à la gaîté accoutumée de celui dont ils portaient le nom ; et ceux-ci, par leurs ouvrages souvent remplis d'une hilarité folle, ont détruit les idées que nous nous étions quelquefois formées de leur caractère grave et sombre ; c'est qu'alors, comme l'a dit une femme d'un grand talent, l'esprit exécute une sonate. Ce mot de Mme de Staël peut s'appliquer à l'homme forcé de cacher son caractère dans un écrit bref et commandé peut-être par la circonstance ; mais dans un ouvrage d'une plus grande étendue, le caractère reparaît toujours dans quelques passages, car l'homme de talent cède aux sentiments qu'il éprouve. Le rossignol chante parfois sur un ton gai, mais s'il prolonge ses chants, une note mélancolique échappe qui trahit le rossignol.

Cependant quelle cause assigner à ce frappant contraste entre le caractère de l'auteur et celui

1 Le Conservateur littéraire, 1820, t. III.

de l'ouvrage ? Ne serait-ce pas simplement l'effet du monde sur l'homme ? Tous n'ont pas le courage de se montrer tels qu'ils sont à ce terrible monde. Il est des peines intérieures si ridicules aux yeux du vulgaire, et qui jettent dans un si étrange étonnement ces gens qui ne comprennent d'autres chagrins que ceux des conventions sociales, qu'il n'est pas surprenant qu'un homme de génie malheureux cherche sur un visage impassible et froid un rempart contre la pitié curieuse et glacée du commun des hommes.

D'un autre côté, une gaîté vive et franche n'estelle pas déplacée dans un monde plein d'hypocrisie ? La joie n'est-elle pas repoussée et rétrécie par l'air glacial et cérémonieux de l'égoïsme ? En vérité, ce n'est pas trop s'avancer que de dire qu'il est possible de juger sans erreur par les contraires.

Mais, comme nous l'avons dit plus haut, en lisant un ouvrage de quelque étendue marqué du sceau d'un grand talent, on lit jusque dans le cœur de son auteur. L'œuvre d'un homme de génie le représente tel qu'il est dans la solitude en face de lui-même, se sentant assez fort contre son siècle pour ne pas se déguiser avec lui ; et si jamais homme se peignit dans ses œuvres, c'est lord Byron.

La poésie de cet homme extraordinaire est harmonieuse et riche ; elle entraîne par la chaleur et la pureté du style ; elle enchante par la grâce et la vérité des descriptions ; mais cette poésie attachante n'offre qu'un charme perfide, elle laisse dans le cœur une tristesse profonde, car une âme malheureusement affectée a douloureusement pesé sur la vôtre.

Shall my soûl be upon thine, With a power and with a sign 1.

Lord Byron jette une telle défaveur sur la vie présente et tant de doute sur la vie future, que l'on partage le désespoir qui semble avoir inspiré le poète ; mais (tel est le charme inexplicable de la poésie) il afflige l'âme sans la dessécher, tandis qu'avec le même fonds d'idées, les philosophes du xvme siècle engourdissent l'âme et détruisent toutes les espérances de la vie.

Où la nature se montre, là, a-t-on dit, est la vraie poésie, et la nature tout entière trouve place dans les compositions de lord Byron ; tous les lieux sont à lui ; il trouve et signale avec vigueur le trait caractéristique qui les peint à l'imagination, et sa poésie, qui change de rythme en changeant de tableaux, complète l'illusion.

Si nous examinons ses ouvrages, dans Parisina, nous trouvons un modèle ravissant de descriptions voluptueuses ; la Fiancée d'Abydos étale toute la grâce des mœurs asiatiques, toute la patience servile des Grecs, opposée à la cruauté infatigable des Musulmans. De temps à autre, au milieu de ces contrastes modernes, il réveille des souvenirs de la Grèce antique. Dans le Corsaire, il a tracé avec une énergie admirable le caractère d'un homme qui, coupable envers la société, s'élève au-dessus d'elle par la force de ses passions et la puissance de son génie. Childe-Harold est un voyage poétique dans l'Espagne, l'Italie et la Turquie. Le Giaouv offre la peinture déchirante de

1 Sur ton âme, Manfred, mon âme pèsera, avec un pouvoir et un signe redoutable. (Manfred, acte Ier, scène Ire.)

la mort d'un homme malheureux qui, volontairement, s'est séparé du monde ; sa confession est étonnante de poésie et peut être placée au rang des plus beaux morceaux connus. Enfin, Mazeppa est un effort extraordinaire d'une imagination bien riche ; car quel autre que lord Byron aurait osé composer un poème avec le simple récit d'un homme emporté par un cheval sauvage ? Quel autre aurait pu réussir ?

Figurez- vous un ouvrage dans lequel, à la peinture fidèle et élégante des lieux et des époques, l'auteur a joint celle du choc des passions rendu par des expressions de flamme ; un ouvrage où il apparaît toujours un personnage fatigué de la vie et tourmenté, par le désespoir profond que le sentiment d'une peine secrète et méritée ou qu'un remords criminel gravent seuls dans le cœur, et vous aurez une idée du genre des compositions de lord Byron ; peut-être alors comprendrezvous aussi son caractère.

Mais c'est assez donner des louanges, faisons la part de la critique ; avouons, malgré notre admiration pour ce grand poète, quels défauts déparent ses ouvrages. Souvent ils manquent de plan arrêté ; parfois de longues digressions viennent détourner l'attention du lecteur et glacer l'intérêt qu'avait inspiré l'éloquence du récit. Ici, dans Lara, par exemple, ce récit est si vague, les pensées de l'auteur sont si obscures ou si peu liées, qu'au heu du tableau, il semble voir un voile obscur à travers lequel passent quelques personnages semblables à des ombres rapides ou aux fantômes nébuleux des poètes du Nord.

Voltaire un jour jeta, sur une édition de ses

œuvres qu'il revoyait, ces paroles qui s'y trouvent encore : Que Von serait heureux de pouvoir effacer des livres et de la mémoire des hommes les mêmes ouvrages dont on s'était autrefois applaudi. Lord Byron, j'en suis sûr, jettera le même cri lorsque Beppo et Don Juan lui reviendront sous les yeux ; mais ce sera en vain ; ses regrets seront inutiles comme ceux d'une jeune fille coupable, et la souillure sera aussi ineffaçable ; car ces deux ouvrages ne sont qu'un assemblage ignoble de plaisanteries sans goût et sans légèreté. La religion et la morale y sont offensées à chaque page. Il n'est pas jusqu'à l'humanité même, ce mot que les plus irréligieux mettent en avant avec respect, qui ne soit le but de ses cruels sarcasmes : enfin, le croirait-on ? la vieillesse est l'objet de son mépris, et la mort la plus cruelle ne lui inspire qu'une affreuse ironie.

Mais je m'arrête ; une sorte de remords m'empêche de continuer mes accusations contre un homme d'un si grand talent, lorsque je pense que toutes ses fautes viennent peut-être de l'excès de ses malheurs. Son âme, profondément blessée, a versé son fiel sur toute la nature. Je vois l'auteur dans l'ouvrage en me rappelant Manfred ; et sans chercher à pénétrer les mystères de sa vie, sans même vouloir parler davantage de l'écrivain, je n'examinerai plus dorénavant ses œuvres que sous des rapports purement littéraires.

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