SCÈNE PREMIÈRE
RODRIGO, YAGO, couverts de leurs manteaux à la vénitienne.
RODRIGO
Ne m'en parlez jamais. — Je trouve surprenant Qu'après notre amitié vous veniez maintenant Montrer de tout cela si grande connaissance : Comment ! de leur amour vous saviez la naissance, Tandis que, chaque jour, vous acceptiez mes dons? Et de ma bourse enfin teniez les deux cordons ?
YAGO
Eh ! pardieu ! tâchez donc d'écouter pour entendre ! Si jamais j'accusai le More d'être tendre, Maudissez-moi.
RODRIGO
J'ai cru que vous le détestiez.
YAGO
C'est vrai. — N'en croyez pas mes feintes amitiés. Je n'oublîrai jamais son injure ; elle est telle, Que j'en garde en mon âme une haine mortelle. J'ai vu trois sénateurs en vain le supplier Pour mon avancement, sans le faire plier, Toujours dans son orgueil ferme comme une roche. Je puis dire pourtant, sans craindre de reproche, Qu'être fait lieutenant n'était pas trop pour moi ; Et je ne me sens pas au-dessous de l'emploi. Mais il a répondu par des phrases fardées, De termes de bataille horriblement bardées ; Bref, il a repoussé mes trois sots protecteurs Avec tous ses propos stériles et flatteurs. « J'ai choisi », disait-il ; et quel était son homme ? Le Florentin Cassio, qu'à Venise on renomme Pour un galant musqué, mais qui ne saurait pas Manœuvrer l'escadron pendant cinquante pas ; Habile à discuter en paix la théorie, Mais inutile en guerre à servir la patrie ; Voilà le choix du More. Et moi qui, sous ses yeux, Combattis ou dans Rhode, ou dans Chypre, en cent lieux, Ottomans ou chrétiens, en Europe, en Afrique, Partout où l'envoya la noble République, \ Je me vois rejeté dans le honteux honneur D'enseigne, pour servir le moresque seigneur.
RODRIGO
Ma foi, je quitterais l'armée à votre place.
YAGO
Ne disons rien ; plus tard, je briserai la glace.
Je veux servir encor, non pour lui, mais pour moi.