ACTE I — SCÈNE I
Maître ou valet, chacun naît classé malgré soi. Mais dans ce monde il est deux espèces d'esclaves : Les uns, rampants, soumis, amants de leurs entraves, TJsenFTeurs cojps; leur âme et leur temps tour à tour, Humblerpeiïf satisfaits du pain de chaque jour. Aus^if quand ils sont vieux, par une main auguste Ils sont chassés. Fouettez ces gens-là. C'est bien juste. Mais d'autres, plus soumis, en apparence, encor, Dérobent à leur maître et le pouvoir et l'or, Et, sous ses pieds creusant leur lente et sourde mine, Pour s'élever plus haut, montent sur sa ruine : Ceux-là seuls ont de l'âme, et je suis de ceux-là.
RODRIGO
Elle a pu l'écouter ! — Un More ! qui parla Avec sa lèvre épaisse, en lui faisant la moue. — Goût dépravé !
YAGO
Tandis que de vous on se joue !
C'est bien mal î — Mais il faut, pour nous venger tous deux, Faire persécuter ce séducteur hideux ; Empoisonnons sa joie ; éveillons la famille Du bon vieux sénateur à qui l'on prend la fille ; Troublons le premier soir de ce More adoré, Et que tout son bonheur en soit décoloré.
RODRIGO
C'est bon. — Je crîrai tant, que la ville accourue Croira trouver le feu brûlant dans chaque rue.
YAGO, montrant un balcon.
Son père dort là-haut.
Tous deux s'approchent des hautes fenêtres de Brabantio.
RODRIGO
Tant mieux. — Au feu ! seigneur !
1res noble Brabantio ! — Levez- vous ! — Au voleur î A votre coffre-fort !
Aux verrous ! à la grille !
RODRIGO
On a pris votre argent !
YAGO
On a pris votre fille !
BRABANTIO, à la fenêtre.
Eh bien, qu'arrive-t-il ?
RODRIGO
Comptez bien, s'il vous plaît ; Tout votre monde est-il chez vous au grand complet ?
YAGO
Et votre porte, hier, Fa-t-on barricadée ?
RODRIGO
Est-ce par le balcon qu'elle s'est évadée ?
BRABANTIO
Qui?
RODRIGO
Je le vis hier qui rôdait alentour.
YAGO
La colçmbe est en proie au virox et noir vautour.