ACTE III — SCÈNE III
YAGO
Ah ! gardez-vous, seigneur, d'un énorme défaut, La jalousie. Hélas ! c'est un monstre qui ronge Le cœur infortuné dans lequel il se plonge. Tel mari sans amour, bien certain de son sort, Près de son infidèle en souriant s'endort ; Mais quel tourment d'enfer, quel chagrin empoisonne . Celui dont l'âme ardente idolâtre et soupçonne !
OTHELLO, à part.
Malheur !
YAGO
Qu'à ce fléau jamais ne soient soumis, Je t'en conjure, ô Ciel, les cœurs de mes amis !
\ OTHELLO
Que veut dire ceci ? Me croirais-tu l'envie
D'user dans les soupçons ma pensée et ma vie,
Et de suivre les pas d'une femme, inconstants
Comme les pas légers de la lune et du temps ?
Non ! Le doute vaudrait pour moi la certitude.
Si jamais je m'attache à cette vile étude
De chimères d'enfant, de rêves d'écolier,
Je livre mes deux bras à qui veut les lier.
Je ne serai jamais mécontent qu'on m'apprenne
Que ma femme aime encor ce que son âge entraîne,
La danse et les concerts, le monde et sa gaîté,
Qu'elle aime les bijoux, parle avec liberté,
Que des grâces du chant sa voix est le modèle...
Où règne la vertu, tout est pur autour d'elle.
Je ne veux même pas qu'un secret sentiment
De ce que mon aspect donne d'éloignement
M'intimide et me cause aucune inquiétude.
De mes traits africains elle avait l'habitude ;
ii4 LE MORE DE VENISE
Peut-être, en me plaignant, elle m'en aima mieux. Enfin, c'est au grand jour que m'ont choisi ses yeux. Non, je veux voir avant de me livrer au doute : Lorsque j'aurai douté, je veux, quoi qu'il m'en coûte, La preuve ; et, si je l'ai, dès l'instant, sans retour, Meure ma jalousie, ou meure mon amour !
^ ^ YAGO
Eh bien, je suis ravi de vous trouver si sage : Car, si j'avais reçu pour vous quelque message D'un ami dévoué propre à vous avertir, Je l'aurais refusé ; mais j'y peux consentir, Vous saurez tout bientôt. En attendant cette heure, Écoutez mon avis. Fermez votre demeure A double clef, veillez sur votre femme ici ; Sans trop d'emportement ni trop peu de souci, Observez ce Cassio. Moi, je n'ai pas de preuve ; Mais je ne puis souffrir que de peine on abreuve Un cœur noble, en dehors, ennemi du soupçon. Veillez donc, profitez, seigneur, de la leçon. Tout le monde le sait, nos belles de Venise N'ont que cette vertu qui souvent s'humanise, Et laissent sans rougir voir au ciel tous les jours Des choses que la terre ignorera toujours.
OTHELLO
Est-ce là ta pensée ?
YAGO
Oui, quand je me rappelle Que son père autrefois fut abusé par elle, Et que chacun eût dit tous vos pas superflus Au moment où son cœur vous chérissait le plus.
OTHELLO
Il a raison...