SCÈNE IV
OTHELLO, seul.
Examinons ceci maintenant. Calmons-nous.
Cet homme est plein d'honneur et plein d'expérience.
Cela donne un grand poids à tant de défiance.
Avec violence.
— Si je la trouve ingrate et rebelle à ma voix, Moi, je la chasserai seule dès cette fois, Comme l'oiseau léger qu'on voulait faire vivre,
Et qu'en ouvrant la main à tous les vents on livre.
Avec mélancolie.
— Tout est possible, hélas ! il ne faut que me voir. Tout pourrait s'expliquer par un mot : je suis noir ! Je n'ai pas les regards, les manières civiles,
Les séduisants propos d'un élégant des villes. Je commence à pencher vers le déclin des ans ; Mais ma vieillesse encor reculera longtemps.
— Non. Je dois la haïr ! Allons ! elle est perdue ! Je suis trahi ! Douleur ! je vois ton étendue ! Fatalité maudite ! Il est donc arrêté
Que toujours nous serons maîtres de la beauté, Jamais de ses désirs. Ainsi les grandes âmes Seront plutôt en butte aux trahisons des femmes Qu'un vulgaire toujours préféré. C'est un sort Qu'on ne peut fuir, réglé, certain comme la mort. Oui, la Fatalité nous connaît dès l'enfance Et saisit au berceau notre âme sans défense.
Apercevant Desdemona.
Desdemona, tu viens ! J'en atteste tes yeux,
Si ton cœur est impur, n'en croyons plus les Cieux ;
n8 LE MORE DE VENISE
Ils se seraient trompés dans leur plus bel ouvrage. Non, de le croire encor je n'ai plus le courage.
(vr SCÈNE V
\ ^ OTHELLO ; DESDEMONA et ÉMILIA, entrant.
DESDEMONA, s'appuyant sur son épaule.
Eh bien, cher Othello, ne viendrez-vous donc pas ? Tout dans la citadelle est prêt pour le repas. Pour répondre aux festins, aux fêtes de la ville, Nous allons recevoir tous les nobles de l'île. On vous attend.
OTHELLO, après l'avoir considérée un moment sans parler.
J'ai tort, vous seule avez raison.
DESDEMONA
Qu'avez-vous ? voulez-vous rester à la maison ? Votre voix est faible.
OTHELLO
Oui. C'est mon cœur ! c'est ma tête!
Je souffre !
DESDEMONA
Eh bien, venez, n'allons pas à leur fête. Vous avez trop veillé. Tenez, mettez cela, Attachez ce mouchoir.
OTHELLO, repoussant et faisant tomber le mouchoir. Non. Le mal n'est pas là.
Laissez-le fermenter ou se guérir lui-même, Et venez.