ACTE III — SCÈNE XV
Pardonnez-moi, Bianca ; j'ai sur l'âme un fardeau De lourds pressentiments, noirs comme le tombeau, Qui, depuis quelques jours, m'importune et m'obsède ; Mais cette sombre humeur s'est enfuie et vous cède ; Et celui qui jamais à l'appel ne manqua Ce soir dira chez vous : « Pardonne-moi, Bianca ! » Jusqu'à cet instant-là, ma gracieuse amie, Prenez donc le dessin de cette broderie ; Il me semble admirable et fait en Orient.
BIANCA
Ah ! ah ! — D'où vient ceci ? — Quoi ! tout en souriant, Vous mettez dans mes mains le don de quelque belle ? Est-ce une liaison, une intrigue nouvelle Qui se trahit ainsi, malgré vous, par hasard ?
CASSIO
C'est un soupçon d'enfant ! — Ce matin, à l'écart, Ce mouchoir, parfumé de cinnamome et d'ambre, Jeté sur un fauteuil s'est trouvé dans ma chambre. Le dessin m'en a plu ; comme, au premier moment, On le réclamera très vraisemblablement, Copiez-le pour moi dans sa forme indienne, Pour qu'à Venise, un jour, de Chypre il nous souvienne. Ne soyez plus jalouse, et surtout quittez-moi ; Il faut me laisser seul.
BIANCA
Vous laisser ! et pourquoi ?
CASSIO
J'attends mon général, et ta beauté légère Ne me donnerait pas l'aspect assez sévère
Pour un homme investi d'un grand commandement. Il est fort ombrageux sur ce point seulement.
BIANCA
Vous n'aimez pas assez pour braver la consigne ? Je vous plains. Mais, du moins, si vous m'en croyez digne, Sur la route un moment donnez-moi votre bras, Jusqu'à ma porte.
CASSIO se laisse prendre le bras.
Eh bien ! nous ferons quelques pas.
Mais je reviens ici.
BIANCA
Venez donc, pauvre esclave !
Vous m'allez voir marcher très posée et très grave.
Ils sortent en se donnant le bras. Cassio est un peu embarrassé, mais lui parle bas en marchant.