SCÈNE PREMIÈRE OTHELLO, YAGO
YAGO i.
Seigneur, y pensez- vous encore ?
OTHELLO
Si j'y pense !
YAGO
Bah ! donner un baiser en secret, en silence !
OTHELLO
Baiser furtif !
Ou bien s'enfermer dans la nuit Seule, avec un amant, sans péché ni sans bruit !
1 Yago craint qu'Othello ne se souvienne plus de ses calomnies et ne cherche à s'en distraire ; il les lui remet sous les yeux, en ayant l'air, comme c'est sa tactique, de leur chercher des excuses.
OTHELLO
Quoi, seuls et sans péché ! c'est tenter la nature Qui, dès lors, livre au mal sa faible créature.
YAGO
C'est peu de chose encor... Mais donner un mouchoir !
OTHELLO
Donner !... je l'oubliais1... Ceci devient plus noir... Ce souvenir sur moi retombe et m'importune Comme vient un corbeau, prophète d'infortune, Sur un château désert tristement se poser.
YAGO
J'ai vu des gens tout dire, et d'autres tout oser ; Il en est qui, vainqueurs, ne savent pas se taire, * Et vont à tout venant raconter sans mystère Les faveurs qu'à la longue ils doivent à l'ennui.
OTHELLO
Par l'enfer et le ciel ! aurait-il parlé ?
YAGO
Lui?
Il n'a, ma foi, rien dit qu'au besoin il ne nie.
Eh ! de quoi parlait-il ?
1 II est bien beau, à mon avis, qu'Othello ait oublié cette circonstance, légère en apparence, et qu'il faut lui rappeler souvent. Cela diminuera beaucoup le reproche que Ton fait à Shakespeare d'avoir construit toute l'intrigue sur un fondement aussi peu solide que le mouchoir perdu. La suppression de ces premières scènes a surtout donné naissance à cette critique.
Quoi i