‹ ThéâtreChapitre 1 sur 235 · EX SOCIETE AVEC M. E. LEPINE · texte numérisé non relu

EX SOCIETE AVEC M. E. LEPINE

AMHK01X,6; ans M. Tisse ra » t

GERTRUDE , sa femme, 55 .iiis . . M"" Rousseil Un Facteur iM- Etienne

La scène (Itiiit nue telilc ville tie [■roviiice.

Une salle à manger au rez-de-chaussée. Au fond, porte de sortie. A droite, un buffet. Premier plan, à droite, une fenêtre donnant en biais sur la place de l'Église, au ras du sol. Vis-.à-vis, à gauche, porte de la chambre de madame Ambroix. A gauche, au fond, une cheminée surmontée d'une glace. Sur la cheminée, une tasse et un sucrier ; devant le feu le café de M. Ambroix. Sur le devant de la scène, à droite, une table que madame Ambroix achève de desservir. A gauche, premier plan, une table-bureau sur laquelle se trouvent un buvard, quelques livres et un journal. Un fauteuil à gauche du bureau ; à droite, une chaise sur Laquelle sont posés le chapeau et le châle de madame Ambroix.

SCÈ'H.E TTIES^CIE%E

MADAME A MBROIX,^m<rrva„/,- AMBROIX, assis dans un grand Jatiletiil devant la table à manger.

MADAME .\M 1) ROIX.

Prcndrez-vous votre cafc ici, ou d.ins ma chambre?

A M li R O 1 X .

Ici, s'il vous plaît 1 (Il se lève pendant que madame Amhroix porte la table entre la porte du fond cl la clieminée.) Je vais rouler mon fauteuil près de la fenêtre. (Il roule son fauteuil.) Là, un peu de soleil dans le café, voyez-vous, cela vaut toutes les eaux-de-vie du monde... C'est ce que Léopold appelait le gloria du bon Dieu I

M A D A M i; A M li R « I X , apportant le café sur le rdvrd lie la fenêtre.

J'ai bien peur que le soleil soit un peu clmud pour votre tète, mon ami ; rien ne porte au cerveau comme le gloria de mars.

Connu, beau masque ! cela vous ennuie de me savoir prés de la fenêtre. De ma place, en soulevant ce coin du rideau, je vous verrai entrer à l'église, et mon regard va gêner vos largesses aux mendiants de la grand'porte, n'est-ce pas?... Rassurez-vous, je vous promets de fermer les yeux du coté de vos poches.

M A I) A M i; A M 11 ROI X.

lin revanche, je vous promets de n'ouvrir mes poches que très peu.

AMBROI.X, jetant un regard sur h- panneau vide au-dessus de la lahlr.

A propos, Gcrtrude, quand donc nous le renvcrra-t-on, le portrait de l.êopold ?

M A I) A M i; A M II l« o I X , troublée. Le portrait de Léopold? C'est que...

AMBROIX.

Voilà quatre mois que vous l'avez expédié à Tours se faire remettre un cadre dont il n'avait nul besoin.

MADAME AMBROIX.

Oh! si l'on peut dire; le bois était moisi, vermoulu, affreux I (Elle fnml h sucrier uir la cheminée et va le poser sur le hortl Je la fenêtre.)

A M BROIX.

En tout cas, ou n'a jamais mis quatre mois pour encadrer un tableautin de quelques pouces. Si ma Gertrude voulait être franche , elle m'avouerait qu'elle ne tient pas beaucoup au portrait de ce vilain ingrat et qu'elle met un peu de négligence à le ravoir. Eh ! mon Dieu ! ne vous en défendez pas, c'est un sentiment bien naturel. La conduite de Léopold excuse et justifie toutes vos rancunes, toutes vos colères. (Il passe à droite.) Un garçon que j'aimais et que je traitais en frère, en fîls plutôt ; qui vivait de notre vie comme nous vivions de la sienne ; un ami que j'avais vu naître et qui me devait de me voir mourir ; crac ! un beau jour... — un beau jour ! quelle formule béte ! — le voilà qui part, qui s'en va je ne sais où, à Odessa, au diable : un coup de chapeau, une révérence, une poignée de main, trois banalités ! et cet être cher, ce frère, ce fils, cette part de nous-mêmes se retire de notre vie, de nos cœurs, comme on se retire d'une visite. Il y a huit ans de cela, et je m'en souviens mieux que d'hier. C'est ici même, au coin de cette cheminée, un soir d'octobre, le 22, qu'il me vint annoncer son départ et faire ses adieux. Je ne trouvai pas la force de me

6 LA DERNIl-RK IDOLE

lever, de l'interroger; rien! Je restai là, dans mon fauteuil, la bouche ouverte, haletant, oppressé...

M A DAME A M lî R O I X s'apj^rochc ,h son mari.

Bon ! VOUS allez encore vous tourmenter et vous faire du mal.

A M i! H o I X , panant à gauche.

Mais non ! mais non I je vous assure, Gertrude, cela ne me fait pas de mal, cela ne m'a pas fait le mal que vous croyez; et si le lendemain vous m'avez vu pleurer, ce n'était pas sur l'ami qui partait, mais sur l'amitié, cette bonne chose que je perdais si

sottement ! (Il s'assied près ilu hurcaii.)

MADAME A M B K O I X , très émue.

Mon pauvre Ambroix !

Q.ue voulez-vous ? on n'aime pas à perdre, surtout à mon .âge. (Montrant son front.) Nous avons tous là un petit temple où nous abritons religieusement toutes nos idoles, croyances, rêves, affections. Elles sont là, debout, en équilibre, chacune sur son piédestal... Fiers de ce doux fardeau, nous marchons dans la vie comme ces mouleurs italiens qui traversent les rues, des plâtres dans les mains, sous chaque bras, sur la tête... Hélas! un caillou sous le pied, le coude d'un passant, un rien suffit pour mettre en pièces tous ces beaux petits dieux ! Rarement, le pauvre mouleur rentre chez lui son étalage au complet ; plus rarement encore nous arrivons au terme de notre vie avec toutes nos idoles. Gertrude, mon amie, regardez mon vieux crâne ; à cette lieure, le temple est désert et dévasté ; de toutes les an-

ciennes idoles il n'en reste plus qu'une, une seukj mais celle-là, solide, inébranlable, à l'abri des accidents et des épreuves : cette idole, Gertrude, c'est vous. Oh 1 vous n'avez pas besoin de rougir et de détourner la tête. (Il se lève.)

MADAME AMBROIX, timidement.

Ht votre café, mon ami ?

A MB R G IX, passant à ilivile, conduit par Gertrude.

Mon café... mon café... je vais le prendre, méchante femme; ce n'est pas ma faute si je suis dans un jour de ressouvenir et d'attendrissement. {Rei^enant près de nicidiinie Amlnoix.) Tout à l'heure encore, pendant que vous me serviez, il y avait dans vos moindres mouvements, dans votre façon de me verser à boire, tant de prévenance, tant d'affection, de piété, que je me suis senti le cœur gros de reconnaissance, j'ai même dû laisser choir une petite, toute petite larme dans ma compote de poires... qui n'en a rien dit à personne.

MADAME A MER G IX, montrant h café en souriant.

Avez-vous mis du sucre là-dedans ?

A M B R O I X va près de lu croisée.

Je vais en mettre. (Il sucre son café.) Décidément, Gertrude , il faut écrire à l'encadreur pour qu'il vous rende au plus vite ce portrait. (Il s'assied près de la croisée.)

MADAME ,'. MBROIX met lentement son chapeau devant la glace.

Oui, mon ami, j'écrirai... je vous promets d'écrire.

1,A DERNILRIi IDOLE

AMBROIX.

Je n'avais que lui pour me faire compagnie pendant ces affreux dimanches où votre paroisse vous accapare, et maintenant, cela me manque de ne pouvoir plus parler du passé avec cette bonne figure. D'ailleurs, Gertrude, en bonne conscience, si nous devions faire aussi peu de cas de cette toile, était-ce la peine de la garder et d'en priver la famille de Léopold ? Il était si charmant pour tous, ce grand écervelé ! Tout le monde l'aimait. (Il se lève.) Vous rappelez-vous comme il était gai, rieur, amusant? Et de l'esprit ! avait-il de l'esprit, hein ?

iM A n A M U AMBROIX.

Il en faisait, surtout.

AMBROIX, iinungcani le chàle de Gertrude.

Eh bien, oui, il en faisait, et puis? Quel mal voyez-vous à cela ? Quand vous avez du café en grain chez vous, vous faites du café, n'est-ce pas? et personne ne s'en plaint ; de même pour l'esprit, quand on en a, on en fait, et je n'y vois rien à redire. Du reste, avouez-le, qu'il eût de l'esprit ou qu'il en fit, Léopold ne vous a jamais entièrement convenu. Cette nature railleuse, ardente, avait de quoi vous troubler et vous effrayer, ma chère eau qj^i don.

(Il va tiiellre du sucre dans sa tasse.)

M.\ U A .M 11 A. M BROIX.

Voilà le dixième morceau de sucre, au moins, que vous noyez dans votre tasse, ce café ne sera pas buvable... (Elle prend le sucrier et Venfcniic dans le buffet dont clic retire la clef.)

C'est vrai, c'est vrai. Le vent est aux souvenirs, et cela trouble un peu la cervelle. (Il s'assied.) Gertrude, ma mie, vous seriez la meilleure et la plus charmante, si vous renonciez à vos vêpres pour une fois, hein ? qu'en dites-vous ? Vous vous mettriez ici, en face de moi, un tapis vert sur la table, quelques cartes à côté de nous, le tout pour avoir des prétextes à conversation, et nous entamerions un piquet de quatre ou cinq heures qui nous conduirait jusqu'au diner par des chemins charmants... Vous verriez.

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