MADAME A M B R O I X
Oh ! Ambroix, me faire manquer les vêpres !
AMBROIX, souriant.
Si Léopold était là, croj'ez-vous qu'il vous raillerait joliment là-dessus !... Vous en disait-il assez, quand vos crises pieuses vous prenaient ; encore, de son tempe, n'était-ce que par accès et non pas à l'état chronique comme aujourd'hui... Oh ! je ne vous en fais pas de reproches. En redoublant de piété vous avez, s'il est possible, redoublé de soins et d'affection pour moi... Allez à vêpres, grande fanatique !
MADAME .\MBR01X, défaisant à moitié les brides de son chapeau.
Pourtant, il me semble que le bon Dieu ni monsieur l'e curé ne m'en voudraient pour une fois,
n'est-ce pas ?
LA U U K N 1 h R i; IDOLE
Neiini! iienni I h mon âge, tout devient habitude. Si vous me donniez vos vêpres d'un dimanche, il me faudrait aussi celles de tous les autres... Tenez, passez-moi plutôt mon journal; entre deux articles je regarderai les gens entrer à l'église, les gamins jouer sur la place; puis, comme l'on entend d'ici la voix de l'orgue et celle des fidèles, j'écouterai les vêpres d'intention et d'intention aussi au moment du sermon... (Il fait le sivuc ik s'cmlorviir.)
Taisez-vous, affreux moqueur, je m'en vais. (Elle
va prendre son livre de messe sur le hurenii.) A M B R O 1 X .
Vous n'oubliez pas votre chapelet?
Non, j'ai tout ce qu'il me faut... merci! {Bruit de clvches .J
A MB ROIX , se levant.
Alors, partez vite, vous n'avez que le temps. Les cloches vous appellent et s'impatientent, licoutez : Dingi dangl madame Ambroixl ding dang I ne viendra pasl Les pauvres s'impatientent aussi à la porte de l'église; voilà deux fois déjà que l'aveugle et son chien tournent la tête par ici. Peste! je ne vous retiens pas! Ah! ah 1 ah! (Il la reconduit Jusqu'à
la porte du fond, — Madame Arnhroix, troublée, sort rapideincnl et se retourne pour lui faire un geste d'adieu.)
se EXE II
scÈ'yiE II
AMBROIX, seul, puis UN Facteur.
A M B R O I X iJc'sceiul en scène.
Trois heures d'église par dimanche pour toute une existence de dévouement, ce n'est certes pas beaucoup, et j'aurais eu vraiment tort de la priver de ses vêpres. (Les cloches cessent. — Regardant par la croisée.) La voilà qui traverse la place. (Il s'assied.) Comme une honnête femme a sa démarche à elle ! je ne sais quel parfum de pudeur et de chasteté se dégage de tout son être et lui conserve quelque chose de jeune et de naïf : ces femmes-là, on dirait éternellement de petites filles ! Bonjour, Gertrude, bonjour, mon amie ; allez prier pour votre vieil Ambroix ! que Dieu lui fasse de longs jours à vous aimer, à vous bénir. Surtout qu'il ne me joue pas le mauvais tour de me rappeler à lui le dernier, ce serait gâter tout le bonheur de ma vie. Saperlotte! me voilà tout ému, mais très ému ; c'est à croire qu'il va m'arriver quelque chose aujourd'hui. Suis-je enfant! comme si, à mon âge, il pouvait m'arriver encore quelque chose 1 A moins que ce ne soit Léopold qui m'arrive. (Il boit.) Gertrude avait raison... Ce café est abominablement sucré. Quelle heure est-il? Trois lieures et demie. J'en ai encore pour une heure à l'attendre. (Sons d'orgue.) Tiens! si je lui faisais la surprise d'aller la chercher à la sortie. Ce n'est pas que ce soit loin, mais cette affreuse goutte... (Écou-
tant.) Du reste, j'ai bien le temps, on n'en est qu'au troisième psaume. Je la vois d'ici, dans un coin de chapelle bien noir, bien reculé, à genoux sur sa chaise rouge; elle tient son chapelet et prie à voix basse, lionne prière, madame Ambroix, moi, je me sens tout ensommeillé. (Le sun de l'orgue cesse.
Il se renx'frse sur son fauteuil, ferme les yeux el itil à iteiiii-
foix.jje ne sais si c'est ce journal... ou bien le...
(il désigne l'église) qui va commencer... (Il s'assoujnl. Un coup frappé à la vilre le fait tressauter.) Heiu ! qui va I.i? qu'y a-l-il? (Il se lève.)
LE r .V C T E U R , du detxirs.
Monsieur Ambroix I
A M 1) Il G I x .
Tiens! c'est le facteur... c'est le brave père Anselme. (Il pose le journal sur le buffet el va ouirir ta croisée.)
LU I-ACTU UK.
Bien le bonjour, monsieur Ambroix. Comment va cette vieille santé? J'ai là quelque chose pour vous.
A.MBROIX, il remet son fauteuil en scène.
Ah! ah! il parait que le courrier a donné aujourd'hui ; il ne donne pas souvent, le courrier. Mais, avant tout, il me faut de vos nouvelles, père Anselme. Hh bien! ces jambes, comment vont-elles!
LE FACTELK.
Oh! les jambes, j'en suis assez content; mais les yeux ne se conduisent pas aussi bien.