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ACTE I, SCEXK III

MADAME J O U R D H U I L

D'ailleurs, vous savez, moi, je suis comme toutes les mères ; je ne vois rien d'aussi beau que les miens... Cet Henri, lieiu ? quel cœur! quelle nature !...

FRANQUE VROL.

Et quel talent !

MADAME J O U R D E U I L

Il a du talent?

IRAN QU EVROL.

S'il en a, le bandit; mais il y a six ans, quand je l'ai connu, ce n'était qu'un enfant encore, et c'était déjà presque un maître.

MADAME J o u R D E u I L .

Ah 1 dam, il tient cela de son père ! Vous savez que M. Jourdeuil a été une célébrité à son époque; en 1825, nous avons eu une médaille. (Elle montre les

lauriers acatUmiqiies du panneau.) Et c'était bien plus

difficile alors que maintenant.

FRAKQUEYROL, à part.

Ça doit être du père Jourdeuil, cette pensée-là.

MADAME JOL/RDEUIL.

Malheureusement, depuis, les années sont venues, la maladie, les chagrins, les pertes d'argent; Jourdeuil était si bon, tout le monde l'a exploité. En avons-nous nourri, des camarades d'atelier ! J'en avais toujours quatre ou cinq à la maison. Comme il me disait quelquefois : « Que veux-tu, ma femme, je suis né les mains ouvertes, jamais je ne pourrai

2l6 LE SACRIFICE

les fermer. » Pauvre homme, il a bien fallu qu'il les fermât, cependant. Un beau jour, son meilleur ami, un nommé Pipette, dont il avait répondu pour une somme très forte, a disparu subitement, la veille de l'échéance. Mon mari a payé sans rien dire, mais c'a été pour lui un coup terrible, et il ne s'en est jamais bien relevé.

Pourtant, les succès de son fils doivent l'avoir remonté maintenant.

MADAME J O U R D E U I L

Oh ! sans doute. Au fond, il en est très fier. Mais c'est égal. (Bas, regardant autour d'elle.) Ne lui en parlez pas trop ; vous comprenez, quand on est vieux, on est toujours un peu triste de voir le succès s'en aller tout à la jeunesse, tandis que soi-même... Hein ! faut-il que je vous aime, pour vous dire toutes ces choses-là ?...

FR AKQ.UE YROL.

Je voudrais bien voir que vous ne m'aimiez pas!

MADAME J O U R D E U I L

Non !... mais, c'est vrai, avec vous je me sens si à l'aise 1 II me semble que je vous connais depuis vingt ans... Et, tenez, mon cher enfant (elle va Tuir à la fenêtre), puisque nous somnies seuls encore un moment, je vais vous faire une petite confidence.

FRANQUEYROL, fiairant du côté de la cuisine.

Pardon 1 vous ne sentez pas ?

MADAME JOURDEUIL

Q.uoi donc ?

ACTli I, SCÈNE IV 217

FK AN'QUE YROL.

Vite, vite, les pompes ! les pompes !... Je suis sûr que les croquettes brûlent.

MADAME JOURDEUIL, riant et courant vers la cuisine.

Miséricorde !

EK ANQUE VROL.

Avez-vous besoin de moi r

Non... non...

Pour faire la chaîne ?

MADAME JOURDEUIL

C'est inutile ! (Elle pousse la porte.)

SCÈ'N.E IF FRANQ.UEYROL, seul.

Dieu ! les braves gens... la bonne maison... ça vous dégoûterait des voyages, un coin comme

celui-ci. (Il s'allonge dans le fauteuil et regarde autour de

lui.) C'est clair, c'est gai, et en même temps si calme !... Puis, je ne sais pas... Il y a du bonheur dans l'air, ici, on se sent bien... C'est comme... c'est comme une maison de santé pour les âmes. (La tête renversée, les yeux demi-clos.) Tout de même, ce doit être agréable, le soir, quand on rentre, de voir un petit chapeau de paille qui se penche à la fenêtre

2l8 LE SACRIFICE

pour vous regarder venir, et de trouver au logis une petite fée, avec un grnud tablier blanc, en train de vous battre une crème. (Il fait h gesic.) « Qu'est-ce que c'est que ça, Henri r » Ah 1 mon pauvre vieux Franqueyrol, ce n'est pas pour toi qu'on en battra jamais, des crèmes comme celle-là.

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