ACTE III, SCENE IV 3O
ne plus te revoir... (li le prend par la main et l'amène sur le devant de la scène. Le tapis du difan s'agite. La tète de Namoun parait avec deux petits yeux très brillants qui
écvutent.) Tu me demandais tout à l'heure si j'avais des enfants, eh bien! oui, j'en ai!
Ah ! l'imbécile...
HENRI
J'.ii trois enfants qu'il faut nourrir...
Trois l
Oui, trois enduits, tu les connais... mon père, ma mère et ma sœur.
FRANQ.UE YROL.
Comment! ton père... Mais je croyais... tu m'avais dit que tes parents
HENRI, souriant.
Avaient de petites rentes... hé! sans doute. Ils ont celles que je leur fais.
FRAN QUE YROL.
Ah ! je comprends, alors.
II EN RI , hiiiyiiint la ivix.
Il y a six ans, lorsque je revins d'Italie, je trouvai la maison ruinée, mon père vieilli, sans courage, et près de la petite sœur malade, ma mère qui brodait nuit et jour pour gagner gros comme ça de pain... un vrai désastre... Tu penses, moi qui rêve-
nais de mon beau voyage avec ma boite à couleurs pleine de soleil, me trouver en face de cette misère et de ces nouveaux devoirs!... C'était dur... Dixneuf ans et des pinceaux neufs, nourrissez donc une famille avec cela... Ah! j'ai maudit la peinture, à ce moment... J'aurais voulu être portefaix, homme d'équipe, n'importe quoi qui gagne cinquante sous par jour... Pourtant je me mis à l'œuvre avec courage, et sur une toile achetée à crédit, je commençai mon premier tableau... J'eus toute ma chance tout de suite, mon tableau se vendit bien, on en parla, les commandes arrivèrent, et désormais la pauvre maman n'eut plus besoin de travailler. Moi, je mettais les journées doubles; mais je ne m'en plaignais pas. J'étais si heureux de leur faire du repos et du bien-être à tous avec mon travail. Tout alla bien pendant trois ou quatre ans : puis, un beau matin, la chance tourna. Ah! ces sautes de vent de la vogue parisienne, c'est terrible ! Juste au moment où je sentais le talent me venir, le vrai talent, tu sais, celui de dessous qui monte après le folletis de la vingtième année, juste à ce moment le succès m'abandonna. Tout seul, j'en aurais ri, c'était si bête! mais avec trois enfants sur les bras, il n'y avait vraiment pas de quoi rire... Par bonheur, lorsque ma débâcle arriva, je venais de les installer à la campagne; et comme ils vivaient loin de moi, ils ne se doutèrent de rien... Ça, vois-tu, c'est mon triomphe I... Pendant deux ans, j'ai mené une vie de galère, les courses chez les marchands, les refus, les affronts, les protêts, les saisies, tout l'horrible train de la misère; mais chez eux, là-bas, il y a toujours eu la même existence sûre et paisible, toujours du bon pain blanc sur la table, et un loyer d'avance dans le
tiroir... tu comprends, ces pauvres vieux! ils en nvaieiit eu assez de ces histoires-là; je ne pouvais pas les y fourrer encore... Par exemple, j'ai eu du mal... Ah! oui, j'ai eu du mal... cet argent, ce terrible argent qu'il fallait décrocher tous les mois... Ht puis, c'est qu'à la maison on ne le ménageait guère. J'avais tellement l'air d'en avoir plein mes poches... on me faisait des cadeaux, des surprises... Le jeudi, quand j'arrivais, quelquefois j'étais à jeun depuis la veille, je trouvais des galas, de vrais galas préparés en mon honneur. Alors, si j'essayais de gronder, bien doucement, tout le monde se récriait et j'entendais au fond de la cave la bonne grosse voix du père Jourdeuil : « Ce serait trop fort que les jours où tu viens on ne mît pas les petits plats dans les grands. » Il n'y avait rien à répondre. 11 fallait s'asseoir, manger avec enthousiasme, et... et de l'entrain tout le temps ! sans quoi, voilà la pauvre mère très inquiète, s'imaginant je ne sais quelles folles histoires, et me prenant dans les petits coins pour me dire d'un air de reproche : « Tu en mènes une vie, hein! » C'était navrant.
FRANQUEYROL.
Pécaïre !
Mon cher, j'ai fait ce métier-là pendant deux ans, espérant, espérant toujours. Mais un moment est venu où malgré tous mes efforts j'ai senti la misère monter, m'envahir, arriver jusqu'à eux par-dessus ma tête... Oh! alors, j'ai eu peur. Non pas pour moi, tu penses bien. J'avais pâti deux ans, je pouvais pâtir dix ans encore, toute la vie, s'il eût fallu...
Mais revoir ce que j'avais vu, la misère en famille, ma sœur couraiu le cachet, ma mère s'épuisant sur ses broderies, ces petites broderies à dents de rats qui mangent les yeux des femmes... non! non! ce n'était pas possible. Moi vivant, des choses pareilles ne pouvaient pas arriver. Et c'est pour qu'elles n'arrivent pas que je suis entré ici.
Pauvre enfant. (Un temps. — Kuiuouh sur le ilivcin essuie ses yeux avec son poing feniié.) Mais, enfin, ton père,
ton père n'aurait donc pas pu t'aider, lui qui vend si bien ses afîreux tableaux à horloge... Au fait, je suis naïf encore, moi, de croire qu'il les vend I Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Jackson!... c'est de ton invention, n'est-ce pas? Parbleu!... alors, tous ces immortels chefs-d'œuvre...
HENRI, has.
Roulés là-haut dans un coin du grenier... Q.u'est-ce que tu veux? le pauvre homme a toujours besoin d'un peu d'argent pour ses faïences, et j'ai trouvé ce moyen.
FRANQUEYROL, amer.
C'est égal ! le bonheur des tiens te coûte cher, à toi... ton art, ton amour, ta vie, tu leur as tout donné, tout sacrifié...
Tout!... et je ne me plains pas... Si complet que soit mon sacrifice, il me reste la joie de dire : « C'est pour eux,» et avec cette pensée-là, vois-tu...
r R A N Q u E Y R o L , viûkiniiienl.
Tais-toi... c'est épouvantable... c'est épouvantable
ACrEIII,SCEKEI\' 313
de penser que des êtres qui t'adorent aient pu te ùire tant de mal... Voilà donc ce que c'est que la famille, grand Dieu! quelque chose qui vous aime et qui vous...
Pierre.
Oh ! la vieille légende de la Bible , Abraham immolant son fils, comme elle est féroce et comme elle est vraie... tiens! te rappelles-tu, à Venise, au couvent des Arméniens, cette singulière peinture qui nous a tant frappés. Cela représentait ce qu'on est convenu d'appeler le sacrifice d'Abraham, et que j'appelle, moi, « le sacrifice d'Isaac. » Étrange tableau! Il me semble que je le vois encore... Isaac est au milieu, debout, appuyé contre l'autel; c'est un vigoureux garçon de seize ans, le cou nu, les pieds et les mains libres d'entraves; il pourrait se défendre, il pourrait s'enfuir, mais non ! son sacrifice est volontaire. Il attend la mort et il sourit... A gauche, Abraham, un vieux paisible et doux, coiffé à l'archange comme le père Jourdeuil, aiguise avec le plus grand soin un large coutelas dont il va se servir tout à l'heure... Dans le fond, une vigne sauvage et un petit agneau qui la broute... Tout cela très grossier, très naïf; mais, c'est égal! on n'a pas envie de rire... Ce père qui va tuer est si tranquille, ce fils qui va mourir est si résigné, il y a tant de douceur dans ce sourire de victime, ces 3'eux d'enfant ont si bien l'air de dire : « Mon père, prends ma vie, c'est toi qui me l'as donnée... » Eh bien ! mon cher, ce tableau-là, c'est ton histoire, tu es résigné comme Isaac, sacrifié comme lui, et
comme lui lu as la famille pour bourreau... Seulement, toi, Dieu n'a pas songé à t'envoyer un petit agneau qui fût immolé à ta place, et le coutelas d'Abraham (avec un geste terriHe) a fait sou œuvre jusqu'au bout.
NAMOUX, se dressant avec colère, les poings serrés. Macach bono, Abraham!... Ou-AlIah! macach
bono. (Il bondit du divan et sort far le fond d'un air furieux.)
FRANQUEYROL. se tournant.
Hein ?... qui est donc là?...
HENRI
Rien... C'est Namoun qui se réveille et qui retourne au travail... voilà l'heure... (La cloche des
ateliers sonne. — La cour du fond se remplit d'ouvriers. — Henri, se levant avec effort.) Allons ! (Il va vers la table.)
PKANQUEYROL.
Où vas-tu ?
HENRI
Travailler, comme les autres. Je suis un ouvrier, moi aussi. Mon temps ne m'appartient pas... Adieu, Pierre, ton apologue est cruel, mais je te le pardonne, tu n'as pas de mère, toi. Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre.
!■■ RAN ^U E Y RO L , allant à lui et lui prenant les mains avec effusion.
Si ! je comprends bien, va!... je comprends qu'en dépit de tout la famille est grande et sacrée puisqu'elle inspire des dévouements pareils; et, qui sait? c'est peut-être le chagrin de n'en pas avoir qui me fait parler d'elle avec tant d'amertume. Seulement,