ACTE II, TABLEAU II, SCENE IV
FRÉDÉRI.
Ce que j'ai?... mais je n'ai rien.
BALTHAZAR
Si tu n'as rien , pourquoi passes-tu toutes les nuits à pleurer, à te lamenter?
FRÉDÉRI.
Qui te l'a dit?
BALTHAZAR
Tu sais bien que je suis sorcier. (Tout en parlant, H est entré dans la bergerie, et il en sort avec un bissac de toile qu'il jette à l'Innocent.) Tiens 1 cherche ta vie.
FRÉDÉRI.
Eh bien, oui ! C'est vrai. Je suis malade, je souffre 1 Quand je suis seul, je pleure, je crie... Tout à l'heure, là-dedans, je cachais ma tête dans la paille pour qu'on ne m'entendît pas... Berger, je t'en conjure, puisque tu es sorcier, fais-moi manger une herbe, quelque chose qui m'enlève ce que j'ai là et qui me fait tant mal.
BALTHAZAR
Il faut travailler, mon enfant.
FRÉDÉRI.
Travailler? Depuis huit jours, j'ai abattu la besogne de dix journaliers; je m'écrase, je m'exténue,rien n'y fait.
BALTHAZAR
Alors, marie-toi vite... C'est un bon oreiller pour dormir que le cœur d'une honnête femme...
374 LARLESIENNE.
F R E D E R I , avec rage.
Il n'y a pas d'honnête femme!... (Se calmant.) Non! non! cela ne vaut rien encore. Il vaut mieux que je m'en aille. C'est le meilleur de tout.
BALTIIAZAR.
Oui, le voyage.. C'est bon aussi... Tiens... dans quelques jours, je vais partir pour la montagne, viens avec moi... tu verras comme on est bien làhaut. C'est plein de sources qui chantent, et puis des fleurs, grandes comme des arbres, et des planètes, des planètes!...
Ce n'est pas assez loin, la montagne.
BALTIIAZAR.
Alors, pars avec ton oncle... va courir la mer lointaine.
FRÉDÉRI.
Non... non... ce n'est pas encore assez loin, la mer lointaine.
BALTHAZAR
Où veux-tu donc aller, alors?
FRÉDÉRI, frappant le sol avec son pied. Là... dans la terre.
BALTIIAZAR.
Malheureux enfant !... Et ta mère, et le vieux, que tu tueras du même coup... Pardi I... ça serait bien facile, si l'on n'avait à songer qu'à soi. On aurait vite fait de mettre son fardeau bas; mais il y a les autres.