S U Z E T TE
Q.uoi ? mon piano?
E u s T A c II E .
Tu appelles ça un piano, merci. (Il l'embrasse.) C'est clavecin que tu devrais dire, et encore épinette serait mieux, quoique ceci tienne plutôt de la mandoline ou de l'harmonica.
SUZETTE
Méchant, voilà comment tu traites un vieil ami?
Comment? un vieil ami? Est-ce que ce serait...
SUZETTE
Mais, oui, toujours le même.
Vraiment ! c'est là ce fameux piano sur lequel rilloustre senor Fouseca venait te donner tes leçons trois fois par semaine? Allons donc! veux-tu rire? l'autre était un piano-forte superbe, majestueux et vaste comme un orgue, luisant comme un miroir. Oh! je me le rappelle fort bien; il y avait un mi qui ne marchait pas... Veux-tu que je te chante le premier air que tu as joué dessus? Un air adorable que je me suis souvent fredonné, tout seul, là-bas, dans ma petite chambre, c'étaient deux mesures de boléro, t'en souviens-tu?
SUZETTE, souriaiil.
Parfaitement; je me souviens même qu'en ce temps-là, cet air adorable avait le don de t'agacer beaucoup...
Pas celui-là... un autre peut-être...
SUZETTE
Si, si, celui-là, le même, joué sur l'harmonica que voici...
E USTA CIIE.
Eh bien I sais-tu, Suzette, puisque rien n'est changé ici dedans, ni le piano, ni le cœur, ni le reste, nous allons reconstruire une de nos belles heures dorées d'autrefois; prends ton tabouret, moi je prends ma chaise, toi là, moi ici; tes doigts sur le clavier, mon oreille contre le piano; en route maintenant, et vive la musique pour évoquer le souvenir !
s u Z E T T E , assise au piano.
Mais tu plaisantes... mais que veux-tu que je te joue? Mais je ne sais rien.
EUSTACIIE.
Oh ! ne dis jamais cela, Suzette, je t'en prie : « Je ne sais rien ! » C'est le début éternel des sonates interminables et des poèmes qui n'en finissent plus... tous les accapareurs de pianos et de coins de cheminées commencent par là : « Je ne sais rien ! » Ne dis pas que tu ne sais rien, Suzette.
Que veux-tu que je te dise? je ne vois rien à te jouer, moi; je n'ai pas de mémoire, je n'ai pas de musique.
Bah! la première chose venue, une mesure de quoi que ce soit, pourvu qu'il n'y ait pas de variations dedans... Est-ce qu'on a besoin de musique pour cela? Et d'ailleurs en voilà, de la musique. (Il prtnd la romance posée sur le clavecin .)
SCKNE IX
Oh! non! Eustache, pas cela; tu te moquerais trop de moi...
EUSTACHE
Des variations?
Pas précisément... mais...
EUST.\CHE, rassuré.
Si ce ne sont pas des variations, pourquoi veux-tu que je m'en moque... j'aime la musique, diavolo! pas les variations, par exemple. (Il ouvre la romarue.) Hein?... tiens... tiens...
SUZETTE, suppliant.
Eustache...
EUSTACHE
Ah çà! mais... comment... comment... tu ne m'avais jamais dit.,.
SUZETTE
Non, je ne veux pas...
EUSTACHE, Usant.
« Le Retour des lilas, » paroles et musique de mademoiselle S..., dédié à son cousin Eust... Je crois bien qu'on n'a pas besoin de musique ici ! A quoi bon, quand on en fait?
SUZETTE
Eustache! Eustache! si tu ris, je vais pleurer; prends garde.
76 LESABSKNTS
Il ne faut pas pleurer, diable! il faut clianter... Voyons! voyons 1 ce Retour des lilas...
Non, jamais devant toi...
EUSTACIIE.
Jamais devant moi? Devant qui, alors? Devant Léonard? Pourquoi me dédier des romances, si tu les chantes à tout le monde et pas .à moi 1
Tu étais si loin quand j'ai fait mes Lilas, je n'oserais plus maintenant.
EUSTACIIE.
Eh bien ! Suzon, puisque tu oses quand je ne suis pas là, figure-toi que je n'y suis plus, ne regarde pas de mon côté; suppose-moi très loin, en voyage, absent, et chante comme si j'étais à Aix, ou sinon, prends garde, j'y retourne, tu chanteras bien alors.
(Su^ctle pousse tni soupir et commence la ritournelle après avoir tousse.) (F.usinche, entre ses dents :) Qui se serait douté de
cela, pourtant?
SUZETTE, se rclounianl.
Hein ?
EUSTACIIE.
Rien! ta ritournelle est charmante... Continue...
SUZETTE, d'une voix treiiihlantc.
Il m'a promis de revenir, Qu.ind les lil.is auraient des fleurs nouvelles... Mon Dieu! Fi les lil.is n'allaient pas redeurir.-.