SCÈNE XIV
matins pour que tu aies toujours sous la main de quoi pouvoir allumer tes cigarettes... Veux-tu, dis?...
Aïe! Voilà mon étourneau !...
Ce Retour des lilas m'avait coûté beaucoup de peine, monsieur le docteur... pensez! presque tout des doubles croches... c'est plus long à copier.
EtJSTACHE, d'un air féroce.
Dites donc, l'ami Léonard, je ne vous ai encore rien cassé, n'est-ce pas ? Fort bien ! (Léonard passe derrière Sujette.) Or çà, mes bons parents, c'est là tout ce que vous aviez à me dire, je suppose? A table maintenant, je meurs de faim.
BRIGITTE
Nenni! nenni ! mon cher Eustache, ce n'est point là tout ce que nous avions à te dire ; il reste encore à te dégoiser le fin mot de la chose, et je m'en vais le faire en deux temps... Vois-tu, beau neveu, malgré les superbes diplômes, malgré les moustaches superbes que tu as gagnées depuis que nous t'avions vu, malgré ta barrette, malgré ta robe longue, tu es toujours resté, je m'en aperçois un peu tard, le même garnement d'autrefois, tapageur, turbulent, myope, maladroit... L'absence et l'éloignemenl nous avaient fait oublier ces mauvais côtés de ton séjour ici, mais tu t'es promptemeiit chargé de nous les rappeler... Eh bien...
EUSTACHE
Eh bien ? ma tante.
q6 les absents
BRIGITTE
Eh bien! mon neveu, tandis que là-bas tu devenais homme, ici nous devenions vieux, et, dam I quand on se fait vieux, on se fait exigeant... Depuis ton départ, nous avons pris des habitudes de repos et de calme qu'il nous serait difficile, qu'il nous serait cruel de perdre : — tu me comprends, n'est-ce pas? — Pour ma part, j'aimerais mieux je ne sais quoi, plutôt que d'être encore empoisonnée par cette liorriblc odeur du tabac, et comme tu me parais tenir beaucoup à fumer tes cigares...
E u s T A c H E . Mon congé, n'est-ce pas... Touchez là, ma tante, vous êtes dans le vrai... Si, depuis que je suis arrivé, je ne me suis pas répété vingt fois ce que vous venez de me dire, je veux bien coucher à la ferme ce soir. Oui, tante Brigitte, vous avez raison; en dépit de tout, l'absence est une charmeresse, l'absence est une bonne déesse, l'absence est une fée! Qu'elle touche un de nous du bout magique de sa baguette, le voilà soudain enveloppé d'un nuage rose, un cercle d'or au front, des étoiles dans chaque main... Oui, l'absence embellit tout... d'un défaut de langue insupportable...
SUZETTE
Infolcnt!
EUSTACH E.
Elle fait un adorable susurrement; sous ses doigts enchanteurs les affreuses maladies de la faïence et du légumage...
H K r G I T T E el I) U A C II E .M A I N .
.Malhonnête !
s CENT. XIV
Deviennent des manies attendrissantes, et cette béte féroce qu'on nomme Moustache, un aimable gardien du foyer domestique... Oui, l'absence embellit tout, et pour aimer éternellement, il faudrait vivre éternellement loin de ce qu'on aime.
BRÈCHE M A IN
Ce que vous dites là est peut-être bien savant; mais, foi de Brèchemain, je n'y vois qu'une chose, c'est qu'au lieu de passer par les murs vous auriez mieux fait d'entrer par la porte.
E u s T A c II E .
Rassure-toi, vieux maniaque; si je ne suis pas entré par là, c'est bien par là que je vais sortir, et sans perdre une minute, encore. La voiture de Trinquier repart pour Aix à sept heures, je repartirai avec elle. Dans l'état où sont les choses et les estomacs, si je restais seulement une seconde de plus, cela finirait, je crois, par mal finir. Vite, mon chapeau, ma canne?
L H O N A H D , les lui prèseiilanl.
Voilà. (Eusiache lui allonge un vigoureux coup Je canne dans les jambes.)
EUST ACIIE .
Bonjour, tante Brigitte, père Brèchemain, bonjour,
adieu, Suzette. (Il ferme la porte avec hruil.)