SCENE IV
A.NfBROIX.
Mais enfin, puisque vous ne m'aimiez pas, puisque vous en aimiez un autre, pourquoi n'avez-vous pas eu le courage de votre passion? Pourquoi n'avez-vous pas, dès le premier jour, pris bravement votre amant par le bras et ne lui avez-vous pas dit : Allons-nous-en d'ici ? C'eût été moins lâche, après tout.
MADAME AMBROIX.
C'est parce que vous m'aimiez trop que je suis restée.
AMBROIX.
Ah ! oui, vous avez bon cœur, vous, je l'oubliais. On veut bien tromper, voler, assassiner les gens, on ne veut pas leur faire de la peine. L'horrible chose que ces bons cœurs !
MADAME AMBROIX, sanglotant.
Oh ! l'entendre parler ainsi, lui 1 quel ch.àtiment !
AMBROIX.
Pourtant, si vous étiez partie, voyez comme c'eût été plus heureux pour moi ! Onze ans auraient déjà passé sur mon désespoir, et onze ans sèchent bien des larmes. Il eût pu se faire encore que votre départ m'eût tué du coup, ces choses-là se sont vues. Mais, ma foi, avouez que ma mort eût été un fier débarras pour tout le monde, pour moi le premier.
MADAME AMBROIX.
Ambroix, je vous en conjure, épargnez-moi, épargnez-vous. Chacune de vos paroles m'entre au cœur
comme un fer brûlant, et je vois bien à la pâleur de vos traits, à votre voix qui tremble, à la fièvre qui vous brûle, je vois bien tout ce que vous souffrez et quel horrible plaisir vous trouvez à reparler de ces choses et à vous plonger dans ce triste passé. Écoutez-moi, je vous ferai tout ce que vous voudrez, tout 1 je serai votre servante encore plus humble, encore plus soumise, encore plus dévouée. Vous verrez comme je serai bonne ; mais, par pitié, ne m'accablez pas de la sorte.
AMBROIX, a pris lu lettre d'envoi, et la lui montrant.
Cette lettre vous brûle les yeux... vous voudriez savoir ce que contient cette lettre, et comment ce portrait a pu vous être renvoyé ? (Vite.) Je vais vous le dire, moi ! (Il passe à droite après avoir remis vivement la chaise de Gertrude auprès de la tahle.)
MADAME AMBROIX.
Ne me dites rien, Ambroix, je ne veux rien savoir.
AMBROIX.
Mais si, mais si 1... Il faut que vous sachiez ce qu'est devenu l'homme que vous aimez.
MADAME AMBROIX.
Dieu m'a donné la force de ne plus l'aimer.
AMBROIX.
Vraiment!... Dieu vous a donné cette force. En étes-vous sûre ? Regardez-moi, Gertrude, vos yeux dans mes yeux et votre main dans la mienne : étesvous sûre de ne plus l'aimer ?