SCÈNE IV
« rer, et enfermer ce secret dans ton ame. » (Il se Unie axec rage.) Non! non! laisse-moi, voix menteuse, je ne suis pas un ange, moi ; je ne suis pas un saint, non ! je suis un homme volé, volé ! il faut que je châtie. Je vais l'attendre, cette misérable; je vais l'attendre à la sortie de son église, et là, devant tout le monde, lui demander raison de son crime. (Dans
sa fureur et ses évolutions sur la scène, il arrive devant la glace, et là, s'arrête et se contemple.) Suis-je assez ridicule ! Va, pauvre Othello de soixante-dix ans, tes larmes, tes colères feraient rire. Donc, tais-toi, et si tu as besoin de dire ton mal k quelqu'un, la mort est là, seule confidente digne de ta douleur. (En parlant, il est revenu s'asseoir à gauche, devant son bureau, appuyant son coude sur les lettres et sa tète dans ses mains.)
SCÈ'N.E IV AMBROIX, MADAME AMBROIX.
MADAME AMBROIX, entrant précipitamment par la porte du fend, gaie et empressée. Elle ôte son chapeau et son châle, qu'elle pose sur la chaise près du buffet.
Me voici, Ambroix! Je n'ai pas attendu la fin du
. sermon pour revenir plus vite. Eh bien, Ambroix,
qu'avez-vous ? Qu'est-il arrivé? vous êtes souffrant?
(Elle s'est rapprochée de son mari. Ambroix lève lentement la tcle et lui montre de la main le portrait accroché à lu muraille. Madame Ambroix étouffe un cri.) Comment? je ne comprends pas... c'est le retour de ce portrait qui vous tait tant de mal... (Ambroix, toujours silencieux, écarte un peu SCS coudes et pousse les lettres vers elle. Madame Ambroix
20 I.A DERN'IKRF. IDOLE
reconnaît sa lettre.) Ma lettre 1 (Tombant « genoux.) Ma lettre 1 Grâce! (Amhoix s'est levé et se tient debout appu\c contre la tal-le.)
A MBROIX.
Vous m'avez porté là un coup terrible, Gertrude. On ne revient pas de pareilles secousses à mon âge, savez-vous?
MADAME AMBROIX.
J'ai tant souffert, j'ai tant pleuré depuis huit ans.
AMBROIX,
Vous n'avez pas soufiert pendant huit ans ce que je viens de souffrir pendant dix minutes. Une de mes larmes vaut toutes les vôtres.
MADAME AMBROIX.
Mon Dieu! que lui dire? que faire? comment lui prouver !. ..
AMBROIX, relevant nniilanie Ambrvix ijui lui a pris la main.
Me prouver quoi? que depuis huit ans vous vous êtes repentie! mais, malheureuse, la grandeur de vos repentirs ne fait que me rappeler l'énormité de votre faute, et pensez-vous que toutes ces larmes auxquelles je veux bien croire...
M A DAME AMBROIX.
Oh!
A M B R O I .\ , sévèrement.
Auxquelles je veux bien croire; pensez- vous que toutes les larmes du monde puissent guérir l'immense blessure que vous m'avez faite là! Les larmes entretiennent les plaies, elles ne les cicatrisent pas.
MADAME AMBROIX.
Oh! je voudrais mourir.
Mourir? Vous voudriez mourir? Non! non! il ne faut pas mourir, il faut vivre, au contraire! pour expier! Venez ici, là... près de moi. (Il va prendre une chaise que madame Ambroix a mise près de la lable du fond, en desservant, au commencement de la première scène, et la place à sa droite. Il s'assied à droite du bureau.)
MADAME AMBROIX.
Non, je n'ose pas, ma place est à vos pieds, éternellement à vos pieds. (Elle se met à genoux.) AMBROIX.
Votre place est la place que je vous donne; moi seul suis juge de la place que vous méritez. Mettezvous là. (Gertrude s'assied.) J'ai le droit de vous demander bien des choses...
MADAME AMBROIX.
Vous savez tout, Ambroix, je n'ai rien à vous apprendre ; par pitié, ne me faites pas parler de cela!
AMBROIX.
Parlons-en, au contraire, cela m'étoufFerait si je n'en parlais pas. Mais attendez (il va chercher le portrait et rapporte sur le bureau, à sa droite) : avec moi vous mentez trop bien, vous n'oserez peut-être pas devant lui.
MADAME AMBROIX, avec indignation.
Oh! (Plus bas.) Pardon, c'est votre droit de me parler ainsi.
22 LA DERNIH REIDOLE
J\ M B R O I X , se rassc\ant.
Voici quinze ans que nous sommes mariés, Gertrude; sur ces quinze années, vous en avez passé trois à me tromper, trois années de mensonge, d'hypocrisie...
M/DAME AMBROIX.
Ambroix ! (Résignée.) Continuez, je vous écoute.
AMBROIX, après un si!ciu-c.
Quand il s'en est allé, lui, vous avez beaucoup souffert, n'est-ce pas?
MADA M E AMBROIX.
J'ai beaucoup souffert.
AMBROIX.
Vous l'aimiez donc encore?
MADAME AMBROIX.
Oui.
AMBROIX.
Et lui, puisqu'il partait, il ne vous aimait donc plus?
MA DAME AMBROIX.
Oli ! si ! toujours autant.
AMBROIX.
Il vous aimait toujours, vous l'aimiez encore. Vous vous adoriez tous deux... vous vous séparez ; pourquoi cela ?
.M A D .V .M E AMBROIX.
Cette vie de mensonge me pesait, j'ai eu honte.