ACTE I, SCÈNE I I
MADAME JOURDEUIL
Exquis. (Retournant à son registre.) Je pose quatre. Je pose...
LOUISE
C'est Henri qui va être étonné ! Lui qui dit toujours : « Pour les crèmes, il n'y a que maman. » Voyons, est-ce que tu as jamais rien fait d'aussi pur ?...
Moi? jamais... Et je retiens deux.
LOUISE, éclatant de rire.
Encore!... Mais, maman, il y a une heure que tu retiens deux ; tu ne peux pourtant pas retenir deux comme cela toute la vie.
MADAME JOURDEUIL
Allons, allons, fillette, laisse-moi faire mes comptes. Tu ne songes pas que c'est le trente et un aujourd'hui, petite malheureuse.
LOUISE
Mais si, j'y songe; j'y songe même plus que toi, que c'est le trente et un... le trente et un juillet.
MADAMEJOURDEUIL.
Ah 1 mon Dieu ! quoi donc? Tu me fais peur... Est-ce que nous avions quelque chose à payer? Pourtant mon cahier d'échéances...
Mais non... mais non... il ne s'agit point d'échéances... Est-ce que l'on fait de belles crèmes dans ce
LE S A C R I F I C i;
goût-là en l'honneur des jours d'échéance... Voyons, trente et un juillet, cette date ne te dit rien ?
MADAME JOURDEUIL
Trente et un juillet...
LOUISE
11 y a aujourd'liui six ans, Henri arrivait à Venise...
MADAME JOUK DEUIL, lies i aillant.
Ah!
LOUISE
... Tombait à la mer en débarquant, et sans Pierre Franqueyrol...
C'est vrai, pourtant... C'était dans le mois de juillet. Brrr !... quel souvenir I
LOUISE
Hein ! c'est un anniversaire qui compte, celui-là... Et comme ça tombe bien... juste un jeudi, le jour d'Henri... Aussi je me suis distinguée, va 1 pour le dîner... Une crème, des croquettes, puis au dessert une surprise... oh ! mais une surprise 1
MADAME J O U R D E U I L , rêveuse.
Six ans !... Dire que sans ce brave Pierre, il y a six ans que je ne verrais plus mon fils.
LOUISE
C'est égal ! lin voilà un, ce Pierre Franqueyrol; s'il passe jamais par ici, c'est lui qui en aura une
crème... Celle-ci?... Oh ! celle-ci n'est rien à côté.