ACTE I, SCENE I I
MADAME J O U R D E U I L
Bah ! qu'est-ce que tu veux qu'il vienne faire chez nous, cet enragé-là? Il est toujours en mer, toujours en voyage. Il ne pourrait pas amener sou bateau à Ville-d'Avray. (Reprenant son registre.) Je crois bien que nous ne le connaîtrons jamais.
LOUISE
Singulier ami, tout de même, qu'un ami comme celui-là. On en parle tous les jours, on lui écrit, on l'adore, et on ne l'a jamais vu. C'est-à-dire que si M. Pierre venait à Paris, nous pourrions nous trouver dans la même rue, dans le même omnibus, sans nous en douter.
MADAME J O U R D E U I L , dislra ile.
Mon Dieu, oui.
LOUISE
j'ai souvent songé à cela. Bien souvent, dans la rue, en passant à côté d'un monsieur, il m'est arrivé de me dire : Pourtant, si c'était lui ! et tout de suite le cœur me battait. Est-ce que cela ne t'est jamais arrivé, à toi, dis, maman? dis?... dis?...
MADAME JOURDHUIL, dans son gros litre.
Oh ! je t'en supplie, ma petite enfant, laisse-moi finir; ton frère va arriver, et tu sais que je tiens à ce qu'il trouve toujours tous nos comptes bien en règle.
LOUISE
Ah çà ! mais... Il y en avait donc bien long, cette fois-ci ? (Elle fa poser la crème sur la table et revient vers sa mère.) Voyons, expliquez-vous, monsieur le
200 r.E SACRIFICE
ministre des finances, et tâchez de répondre aux in... aux inter... oui, c'est cela... aux interpellations
de la Chambre.
Tu ris, toi... tu es bien heureuse.
Mais non, maman, je ne ris pas... Je parle comme le journal de papa, un journal qui ne rit jamais...
(S'appuyant sur le dossier du faulcuil.) Fais voir un peu
ce vilain livre ?
MADAME J O U R D E U I L
Ah ! ma pauvre Louise, je suis épouvantée. Tiens, regarde, nous avons encore plus dépensé ce mois-ci que le mois dernier.
LOUISE, icgcirdiDil pnr-dessus VépciuU de sa mère.
Ce n'est pas étonnant, tout est si clicr, à la campagne !... Et puis, ce mois-ci, j'ai fait venir beaucoup de musique.
M A D A .M E J o u R n E LU..
Oh ! ce n'est pas ta musique. C'est plutôt moi, avec ce maudit chapeau lilas que vous m'avez forcée d'acheter. Comme si j'avais besoin d'un chapeau lilas, je vous demande.
LOUISE
Mais oui, mais oui, tu en avais besoin. Est-ce que tu pouvais offrir le pain bénit avec une méchante capote de l'an dernier?... D'abord un chapeau lilas n'est pas une grosse affaire, après tout.