‹ ThéâtreChapitre 111 sur 971 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

MARIE, LA VICOMTESSE

LA VICOMTESSE, rerjurdcinl Marie endormie. Oh! c'est un don fatal du ciel, que la beauté!... Elle dort, elle est heureuse; moi, je veiL'e et je souffre... mon cœur, fait pour aimer, pour n'éprouver que de doux sentimens, mon cœur connaît la haine! [Avec un profond dépit.) Elle, ici, chez moi, souveraine maîtresse! {Compatissante.) Pauvre enfant! {Elle la regarde et se rembrunit.) Oh! sous cet air de candeur et d'innocence, elle cache peut-être un cœur dépravé... tout cela peutêtre était concerté entre eux... mais non, j'aurai mal entendu; elle ne peut encore aimer Flavy... non, elle n'a pas dit...

MARIE, rêvant.

Je l'aime !

LA VICOMTESSE, poussant un cri.

Oh ! j'avais bien entendu !

MARIE, s' éveillant, se lève et recule avccierrcur. Oh ! madame, vous me faites peur.

LA VICOMTESSE

Je vous fais peur ?

MARIE

Oh! mon Dieu!

LA VICOMTESSE, à part.

Soyons calme pour tout savoir. {Haut, arrangeant ses cheveux.) Ah: oui, ces cheveux en désordre, ma pâleur... je souffre; mais rassurezvous, et répondez-moi.

Elle lui sourit avec efFurt.

MARIE

Je n'ai plus peur, madame.

En parcourant le manoir, je ne m'attendais pas à rencontrer...

MARIE

Je suis chez vous peut-être, madame ?

LA AICOMTESSE,

Je suis de la maison de monseigneur... et mintéresse à tout ce qui le regarde.

MARIE, rassurée et souriant.

Oh! madame, combien j'ai eu tort de craindre en vous voyant ; on n'a ici que des bontés pour moi; c'est un bien noble et bien digne seigneur, n'est-il pas vrai, madame ?

LA VICOMTESSE, avec effort.

Je le connais, oui, je le connais ; et il vous a témoigné...

MARIE, expansive.

L'amitié la plus vive, et il m'a dit de louchantes paroles, telles que jamais je n'en ai entendu de pareilles.

LA VICOMTESSE, ai/fint peine à se maîtrifier.

Et ces paroles ont ému votre ame?

MARIE

Je l'avoue.

LA VICOMTESSE

Il vous a dit...

MARIE, expansive et ingénue.

Que j'étais belle.

Cela est vrai.

MARIE, de même.

Qu il serait heureux de remplacer mon bienfaiteur durant son absence, et qu'il aurait pour moi les plus tendres égards.

LA VICOMTESSE

Cela est généreux.

MARIE

Et en me parlant ainsi, il avait les yeux constamment attachés sur les miens avec une expression de bienveillance ! ...

LA VICOMTESSE, vivement.

Qui semblait dire qu'il vous aime?

MARIE

Il me l'a dit.

LA VICOMTESSE

Et vous, sans doute, reconnaissante de toutes ces bontés...

MARIE

Moi, j'avais du bonheur à l'entendre, il représentait mon ami ; je l'écoutais, je le regardais, mon cœur était ému; sa voix était si tendre, son regard si caressant, ses manières si nobles... LA VICOMTESSE, vivement.

Assez, assez!... Tu ne vois donc pas que je deviens plus pâle ?

Oh ! vos regards me font trembler !

LA VICOMTESSE, résolue.

Veux-tu tout savoir, pauvre enfant abusée? Ce protecteur, cet ami, que monseigneur, dis-tu, remplace, il ne viendra pas ; tu ne le verras plus ! MARIE, dont la terreur s'accroît.

Oh : ce n'est pas possible !

LA VICOMTESSE

Et maintenant : ce noble et digneîseigneur dont la voix si douce flattait ton oreille et te gagnait le cœur, sais-tu, pauvre enfant, sais-tu, ce que tues pour lui? {Avec explosion.) Tues sa maîtresse, et moi, je suis sa femme!... et voila pourquoi je suis pâle à te faire peur I

MARIE

Lui, le comte de Monviel?... oh ! non! je ne le crois pas.

LA VICOMTESSE, avec amertume.

Le comte!... il te l'a dit; il a voulu couvrir une lâcheté de Guillaume de Flavy sous le nom du plus loyal gentilhomme de la contrée.

MARIE

Le sire de Flavy I... Oh! mon Dieu ! mon Dieul que marrive-t-il?

LA VICOMTESSE

Oh ! c'est un grand malheur qui nous arrive à toutes deux ;mais tu n'es pas, toi, la plus malheureuse ; c'est que je suis jalouse, moi ! c'est que je ne puis te dérober à l'amour de Flavy ; c'est qu'il n'est aucun moyen de sortir de ce manoir; c'est que ton honneur et mon repos sont perdus, à moins que Dieu ne te fasse mourir !

LE MANOIR DE MOjN'TLOUVIER.

JUARIE, les mains jointes et les yeux au ciel. Oh! mon Dieu!... Ma mère, ma mère, veillez sur moi.

lA VICOMTESSE.

Ta mère ! mais que fait-elle donc, cette imprévoyante mère, de te laisser ainsi en proie au déshonneur?... ne t'a-t-elle pas dit, quand. tu étais enfant, qu'il vaut mieux souffrir la mort que le déshonneur ?

MARIE

Je n'ai point connu ma mère... Oh! madame, si vous vouliez m'en tenir lieu? Sauvez-moi, sauvez-moi !

Elle se jfjtlc sur la Vicomtesse.

LA VICOMTESSE

Oui, oui, je t'en tiendrai lieu. (Sombre.) Ta mère eût préféré te voir morte que déshonorée!...

MARIE

Ohl protégez-moi, madame, et ma mère, un jour dans le ciel, vous bénira d'avoir sauvé son enfant.

LA VICOMTESSE, la rerjardanl et la repoussant.

Moi, te faire mourir !... non, non, c'est impossible !

MARIE, reculant (épouvantée.

Cette pensée vous était venue?

Elle m'était venue pour toutes deux.

MARIE

Oh! c'est horrible! tout m'abandonne !... et l'ange de mon enfance ne vient pas me porter secours !... Oh ! qui me sauvera ?

LA VICOMTESSE, rrfli'cliissaiit.

Non, rien! rien!... {A Marie.) La mort, oui, la mort seule peut nous sauver toutes deux ; pauvre enfant désolée, veux-tu ?

MARIE

Mourir!...

LA VICOMTESSE, avrc force.

Mourir, avant d'être désl'.onoréc ! Ne t'abuse pas ; ces flatteuses paroles qui endormaient ta confiance, si ta candeur s'obstine à ne les pas comprendre , ou si ta raison les repousse avec mépris, seront bientôt remplacées par la menace, par la violence... oh! c'est alors, enfant, car tu es noble cl fière, c'est alors, pauvre enfant, que tu voudras mourir.

MARIE

Oh! non, cet homme ne jtcut être cruel à ce point... et mes prières, mes larmes...

LA VICOMTESSE, avvc atitcriumr.

Des prières à lui! Ma voix s'est éteinte ù l'en fatiguer... des larmes! mes yeux se sont flétris à en répandre. Knfant, c'est un liomme impitoyable. Regarde: comme toi, j'ai été jeune et belle... (d«'siijnatit son visayc) regarde, regarde ce que cet homme a fait do moi.

MARIE, atuiidric.

Oh ! oui, vous êtes belle; mais vous avez dû être bien malheureuse... vous avez dû bien souffrir, car vos traits, vos regards... Oh! Dieu! en

vous examinant, une pensée me vient... [Criant.) Si cette femme était folle!

Elle recule.

LA VICOMTESSE , pleurant.

Folle! non, non! désespérée, oh! oui, désespérée :

5IARIE.

Oh ! pardon, pardon , madame, la crainte a troublé ma raison.

LA VICOMTESSE

Eh bien, veux-tu que nous mettions toutes deux un terme à ces terreurs, à ces tortures?... Viens, suis-moi, que nos âmes remontent ensemble vers le ciel ; la tienne chaste et pure comme celle des anges, la mienne sanctiflée parla douleur... Viens, je paraîtrai sans crainte devant Dieu; d'ailleurs, tu seras là, et tu demanderas grâce pour moi.

La Ticomtessc emmène Marie jusqu'à la porte du fond, à droite ; là, Marie s'ècli;ippe, et court à l'autre extrémité de la scène en criant :

MARIE

Oh! non, non, j'ai trop peur de mourir! LA VICOMTESSE, de loin, terrible et menaçante.

Tu l'aimes donc, cet homme?

MARIE, rpoitiantce.

Désespoir! désespoir! Oh ! Notre-Dame de Bienvenue, protégez-moi !

Elle tombe à genoux, les jeux au ciel. LA VICO.MTESSE, faisant un pas.

Qu'as-tu dit ? répète ces paroles !

MARIE, a« comble de la terreur.

Oh ! pitié 1 pitié, madame, ce n'est pas vous que j'appelle.

LA VICO.MTESSE, (/()/(( icmoiiou s'uccroil. Qui es-tu'' quel est ton nom ?

MARIE

Marie.

LA VICOMTESSE, immobile, l'ail harjard, cl se touchant le front.

Ke suis-je pas folle en 00*01 ? n'est-ce pas une vision de la nuit? n'est-ce pas moi que j'entends? (Criant.) Mario!... N'est-ce pas moi dont la bouche prononce oc inmi sacré qui est dans mon cœur ?

MARIE, siippliaiil( , ri toujours à ijrnou.r. Madame...

LA VICOMTESSE , Courant à Marie et la relevant. Ton nom, ton nom, encore ton nom !

MARIE

Mario.

i..\ VICOMTESSE, haletante.

Où as-tu appris ces paroles?

MARIE

A Saint-Rupert.

LA VICOMTESSE

Répète, dis Saint-Rupert enrore !

Sainl-Ruport.

I A VICOMTESSE

El do qui Icj ,is-lu apprises?

MAGASIN THEATRAL

MARIE

De la paysanne par qui j'étais élevée.

LA VICOMTESSE

Merci, mon Dieu, de l'illusion que vous m'envoyez... {A Marie.) Et à qui les adressais-tu ces paroles?

MARIE

A une noble et belle dame qui venait... [Elle la regarde.) Vous pleurez!... Oh! ciel!

LA VICOMTESSE, égarée, en délire.

OÙ sommes-nous?... Oh! mon Dieu! pourvu que je n'aille pas mourir maintenant...

MARIE

Oh! non, non... il ne faut pas mourir! LA VICOMTESSE, prenant dans ses mains la télé de Marie et la scrutant.

Marie!... Saint-Rupert... Oh!... oh! oui, ma fille! ma fille!... pardonne-moi, ma fille!...

Elle va tomber aux pieds cle Marie.

MARIE , la retenant.

Votre fille?

LA VICOMTESSE, V embrassant avec fureur.

Oh ! oui, ta mère , ta mère... tu vois bien que je suis ta mère!...

MARIE, exaltée.

Oh! mes rêves ne m'abusaient donc pas... c'est ainsi, ma mère, ainsi noble et belle que je vous voyais!...

LA VICOMTESSE, avecuu sourire ineffable et un orgueil de mère.

Moi, je ne te voyais pas si belle, ma fille... {Marihn e»?>'e.;Viens, Martha, accours, regarde... c'est ma fille, Marie... j'ai ma fille!... Vois-donc, Martha, vois donc comme elle est belle!...

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