SCENE PREMIERE
GABRIELLE, puis DALBERVILLE. BEAU- MONT.
GABRIELLE. aux domcsiiquis.
Ces carions dans mon boudoir avec les livres... ayez soin de n'égarer aucun papier et déposez-les dans ma chambre : vous savez dans quel ordre je les ai rangés? Allez!
i-es domcstir|ues sortent.
DAlBEUViLLK. (jui entre aiec Hetiumnui.
Comment: jusqu'à mon cabinet? lu as tout envahi ! Oh ! je le demande grAre pour celle pièce.
GABHIEI.I.t:.
C'est impossible, mon père. j« ne peux pas m'en passer.
1>AI BKRVII.LE.
Impossible? quand tu as trois salons et m.i galerie?
MAGASIN THEATRAL
GABRIELLE
Tenez : voici comment j'ai disposé mon champ de bataille. Dans le petit salon, la bouillotte , le whist, les émotions, le jeu ; dans les autres, le bal, lorchestre, le plaisir; ici la banque, la bourse et la politique.
DAIBEBVILLE.
Oui, tu leur as donné la plus petite place possible.
GABRIELLE
Comme étant ce qui vous intéresse le plus et ce qui nous amuse le moins.
DALBERVILLE.
C'est juste.
GABRIELLE
Ah 1 mon père, la politique n'a pas à se plaindre; elle sera très-bien ici.
BEADMONT.
Permettez- moi, ma cousine, d'admirer, plus encore que le bon goût de vos préparatifs, l'ordre parfait avec lequel vous les avez dirigés. Je vous ai vue présider a tout sans trouble, sans embarras; et certes, pour une jeune personne sortant de pension, c'était une tâche bien lourde et bien difflcile.
GABRIELLE
Vous me flattez, mon cousin. Je crains bien de n'avoir de long-temps ce calme, ce sang-froid dont vous me félicitez. Mes apprêts de bal me préoccupent malgré moi beaucoup plus que vous ne paraissez le croire, et la preuve, c'est que je ne vous ai pas encore demandé des nouvelles de ma tante.
BEACMONT.
Ma mère est toujours un peu souffrante, et je crains qu'elle ne puisse venir ce soir. Sa santé demande de si grands ménagemens ! on lui recommande le calme le plus complet, et pour cela on veut qu'elle passe six mois à son château de Beaumont.
DAUBERVILLE.
Elle y sera souvent seule, si tu tiens toujours à faire ton voyage d'Italie.
BEADMONT.
Aussi eût-elle désiré d'emmener avec elle quelqu'un qui eût bien voulu lui tenir compagnie, et lui faire de temps à autre quelques lectures.
GABRIELLE
D'abord, nous irons la voir souvent, mon cousin : c'est si près de Paris !
BEACMONT.
J'y compte; et cependant je ne m'éloignerai pas sans inquiétude... elle a besoin de tant de soins! Tenez, je l'avoue , ce soir même je serais resté au près d'elle, si je n'avais craint de désobliger mon oncle en lui manquant de parole.
DAIBERVILLE.
Cela m'eût en effet beaucoup contrarié. La
santé de ma sœur n'a rien d'alarmant. Tu sais, mon cher ami, que je t'ai toujours aimé comme un fils; eh bien', le jour où pour la première fois ma fille fait les honneurs de ma maison, il m'eût été pénible de ne pas t'avoir à mes côtés. Tu as vingt-quatre ans, Alfred: jusqu'ici la lenteur et l'importance de ton éducation diplomatique t'ont laissé dans la classe des jeunes gens dont la position n'est pas encore fixée; tes études sont terminées enfin ; cette soirée est presque pour toi ce qu'elle estpour ma fille : une entrée dans le monde. Une nouvelle carrière s'ouvre devant vous : aussi je vous dois à tous deux des préceptes pour le présent et des conseils pour l'avenir.
BEACMONT.
Je les recevrai, mon oncle, comme une nouvelle preuve de votre bienveillance et de notre amitié.
DAUBERVILLE, un peu à part, à Beaumnnt.
Mon cher Alfred, je ne te tiendrai plus aujourd'hui le langage que je te tenais autrefois : te voilà dans l'âge où l'amour est un besoin du cœur, et quand un jeune homme a ta grâce, ton esprit et ta figure, il est tout simple qu'il tire parti de ses avantages. ' < .'onfideniiellement à sa fille. ) Ma chère amie, je ne te parlerai plus comme à un enfant: à ton âge, vois-tu, une jeune personne doit avant tout se défier de son cœur, et, lorsqu'elle a, comme toi, le bonheur d'être spirituelle et jolie, elle est par ses qualités mêmes plus exposée qu'une autre.
BEAUMOXT, à lui-même.
Il paraît que nous avons chacun notre part de morale.
DAUBERVILLE.
Je vous parle à tous deux avec la sagesse et la prévoyance d'un père. {Plus bas et en souriant, à Beaumont.) Mon cher ami, j'ai eu vingt ans aussi, je sais ce qu'il faut accorder à la jeunesse; va, cherche à plaire, plais, sois aimé, c'est de ton âge ; seulement ne fais jamais de l'amour une chose sérieuse, et songe que les folies d'un jeune homme ne sont pardonnables qu'autant qu'elles n'entravent pas son avenir.
GABRIELLE, à elle-même.
Je voudrais bien savoir si mon père nous dit à tous deux la môme chose.
DAUBERVILLE, revenant à Gahrielle, et élevant lu voix peu à peu.
Ma chère amie, prends bien garde, les hommes sont trompeurs et dangereux ; il est un sentiment que l'on se croira heureux de finspirer sans doute: évite surtout de lui ouvrir ton cœur; songe que l'amour est pour une femme une chose sérieuse, qui décide de sa vie entière, et que le premier devoir d'une jeune personne est de se prémunir contre ses séductions et ses mensonges.
MARIE REMOND