‹ ThéâtreChapitre 162 sur 971 · SCENE YIII · texte numérisé non relu

SCENE YIII

Les Mêmes, CHARLES.

CHARLES

Ma foi, on étoulTe par là.

GUSTAVE

Tu arrives bien! voici une table, un album : allons, artiste! prends ton crayon, jolie sur ce papier quelque fantaisie au hasard, une tète, un cheval, un paysage, ce que lu voudras ; je te donne dix minutes. (.4i(.r autres.) Je le connais, il nous fera un chef-d'œuvre.

cu.iRLES, allant à la table.

C'csl d'un ennui parfait, ce que tu me proposes.

MAGASIN THEATRAL

GUSTAVE

Va toujours : je suis sûr. que M''^ Dauberville me saura un gré infini de ce que tu feras pour elle,

CHARLES

Grand merci.

GUSTAVE

Mes amis ont du talent, il faut bien que j'en

profite.

CHARLES, taillant son crayon.

Impossible d'approcher de la salle du concert ; ii est vrai que je viens d'apercevoir au piano la plus jolie personne!... Beauraont est heureux de savoir chanter !

GUSTAVE

K'a-t-elle pas de grands yeux noirs ?

CHARLES

' Précisément. Il paraît que tu les as remarqués aussi. Elle commençait un duo, et son chant m'a paru aussi expressif que son regard.

GUSTAVE

En vérité?

CHARLES

Je n'ai jamais entendu de voix plus suave et plus mélodieuse, si ce n'est cependant l'été dernier, aux eaux de Bade. [A Gustave , en lui montrant l'album, ) Je t'assure que je ne sais que faire.

GUSTAVE

Ah ! oui ! ta dame de Strasbourg ?

VALLIER, se levant.

De Strasbourg 1

GUSTAVE

Dont tu parles avec passion ?

CHARLES

A laquelle je pense toujours.

GUSTAVE

Une blonde aux yeux bleus ?

CHARLES

La femme la plus séduisante!

VALLIER, vivement.

Que monsieur puisse citer parmi ses conquêtes?

CHARLES

Jv'on; mais dont j'aie gardé le souvenir. Raviss.nUc personne, à laquelle je ne connais qu'un défaut, c'est de trop savoir qu'elle est jolie, et de chercher par tous les moyens...

GUSTAVE

Ne m'as-tu pas dit qu'elle était veuve?

CHARLES

A peu près...

GUSTAVE

Comment, à peu près ?

CHARLES

Oui... il y a eu entre elle et son mari "une séparation à l'amiable, déguisée... sans éclat... cela date de quelques années; oh! c'est toute une histoire ; il était alors au parquet de Strasbourg. VALLIER, dont l'agitation va croissant, et qui la contient à peine.

Elle! elle!

GUSTAVE

Parbleu! tu cherchais un sujet j en voilà un;

une tète de femme charmante à dessiner, et que tu feras assez ressemblante pour que je la reconnaisse lorsque j'irai aux eaux.

VALLIER, fj'ii allait s'éloigner et qui revient vivement.

Monsieur!... monsieur... pardon... vous parliez à l'instant...

CHARLES

D'une dame de Strasbourg?

VALLIER

Non... d'une jeune personne... que vous avez aperçue... qui est au piano.

CHARLES

Ah! oui! céleste figure, dont toutes les femmes seront jalouses. Heureuxcelui qui obtiendra d'elle un regard !

VALLIER

N'est-ce pas, messieurs? Et ce que vous dites ici tout haut, il n'est peut-être pas un jeune homme dans ce bal qui ne se le dise tout bas... c'est notre première pensée à tous. Dès qu'une jeune fille paraît dans le monde , nos cœurs la suivent avec le même désir, nos yeux l'épient avec le même espoir ; nous n'avons plus qu'un seul but, un seul vœu.

CHARLES

Celui de rendre hommage à sa beauté.

VALLIER

Eh! monsieur, ne nous faites ni si désintéressés ni si purs. Laissez là ces respects, ces soins dont on l'entoure; ils cachent nos projets et nos espérances. C'est à troubler son cœur que nous aspirons tous; c'est là le triomphe que notre vanité ambitionne.

CHARLES

Eh bien, monsieur, après tout, quoi de plus simple? Nous cherchons à plaire, à nous faire aimer; c'est notre rôle.

VALLIER

Avouez-le donc ; c'est entre nous et elle une guerre qui commence ; guerre sans gloire pour nous, puisqu'elle est sans danger; déloyale, car toutes les armes nous sont bonnes; honteuse, car elle attaque presque toujours de préférence l'enfant qui n'a autour de soi ni appui ni famille.

CHARLES

Monsieur , permettez-moi de vous le dire, vous mettez dans vos discours une chaleur...

VALLIER

Que la discussion ne paraît pas autoriser assez, j'en conviens , monsieur; et cependant mes paroles à moi n'ont rien d'offensant pour personne. Je le sais, à vingt ans, tous les hommes pensent et agissent comme vous ; mais lorsque le moment est venu de confier à une femme notre nom et notre avenir ; lorsque nous aurions besoin de bien étudier en quelles mains nous allons remettre ce précieux dépôt... savez-vous ce qui arrive, monsieur? Connaissez-vous un père qui ose nous laisser près de sa fille et la confier à notre bonne foi, à notre loyauté? Non... ce père, nous lui avons appris à être défiant; il sait qu'à moins

MARIE REIMOND.

de s'avouer coupable, il faut, jusqu'au dernier moment, qu'il veille sur sa fille ; aussi il nous la montre à peine, comme un trésor pour lequel il tremble... Ainsi celle que nous choisissons pour notre compagne, qui doit devenir notre amie, notre consolation, nous nous sommes condamnés nous-mêmes, par notre faute, à l'accepter au hasard et presque les yeux fermés. Et maintenant, si deux caractères ne se sont pas devinés ; si défauts ou vices , rien n'a eu le temps de se trahir, je vous le demande, monsieur, ne subissons-nous pas bien cruellement la conséquence de nos principes? Alors plus d'espérance... plus d'avenir... cette existence qui devait pour toujours être double se divise... alors on voit... ce dont vous parliez tout-à-lheure, monsieur... une séparation... trop souvent légitime... toujours scandaleuse.

CHARLES

J'avoue, monsieur...

VALLIER

Et pour m'attaclier à lexemple que vous avez cité, auquel je suis revenu malgré moi... un père forcé de quitter son enfant...

CHARLES, vivement, en s' approchant Je lui.

Comment savez-vous, monsieur?...

VALLiEa, à mi-voi.r.

Monsieur... j'étais avocat-général à Strasbourg, et j'en suis sorti il y a cinq ans. (Se remettant.) Vous aviez, je crois, un dessin à faire : Unissezle, monsieur.

SCEXE IX.

Les Mêmes, GABRIELLE.

gabrielle.

Nous manquons de danseurs, messieurs; le second quadrille va commencer, et je réclame de votre obligeance un sacrifice.

GUSTAVE, allant à elle.

Commentl mademoiselle, trop heureux...

CHARLES, qui S est approché de Vallier. Monsieur, je vous demande pardon des paroles...

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